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Au sein de la famille nucléaire (deux parents + à peu près deux enfants vivant tout seuls séparés du monde) il y a, comme dans la jungle, des rapports de force entre individus, bien qu’ils soient en apparence régis par des règles, lesquelles sont en grande majorité imposées par les parents.

Par exemple, chez la plupart des familles que j’ai eu le privilège d’étudier, il est interdit de mettre les pieds sur la table à l’heure des repas ou de faire caca dans le hall d’entrée.

Pour les enfants qui subissent cette intolérable tyrannie, la seule alternative possible est bien entendu la ruse.

Et attention, il ne s’agit pas d’une ruse de bas niveau visant à dissimuler, pour le principe, une attaque directe (comme par exemple poser un tube de crème solaire sur le lavabo, à la place de celui du dentifrice qu’on aura soigneusement rangé dans un tiroir), car cela n’empêche pas la rouste de tomber, violente, implacable, parfois au hasard de la fratrie.

Non, les vrais rebelles mineurs des familles nucléaires de France se sont donnés un symbole, un signe de ralliement qui est tout à la fois une arme rusée dans leur lutte contre le despotisme parental, j’ai nommé : le yaourt à l’ananas.

Scène classique d’un mercredi soir chez les familles nucléaires de France :

Le « bon père de famille » a quitté la table pour aller fumer sa cigarette devant la télé où LE match de foot va commencer. Les enfants quant à eux, finissent leur repas à table, comme prévu par les règles de la maison que le « bon père de famille » vient de violer (= despotisme). Non content de ce premier forfait, le « bon père de famille » qui s’aperçoit qu’il a oublié de prendre un dessert ordonne, depuis le salon : « JULIEN ! JULIE ! APPORTEZ-MOI UN YAOURT ! » (= esclavage).

Le frère et la sœur se regardent d’un air entendu : « il » a encore oublié de préciser le parfum. Le frigogidaire est plein de yaourts, ceux d’une célèbre marque que, pour ne pas l’associer aux révélations données dans cet article, nous appellerons « Corbeille Laboum-jus-de-mamelles ».

Ceux à la cerise, à la framboise, aux fruits des bois et à la fraise reviennent à Julien qui aime les fruits rouges. Ceux à la pêche, à l’abricot, à la pomme et à la poire reviennent à Julie qui aime les fruits verts-jaunes-orangés. Reste un yaourt, dont personne ne veut jamais : le yaourt à l’ananas.

C’est lui qui sera apporté au « bon père de famille » (avec un grand sourire) par l’un de ses chérubins (oui, s’ils venaient tous les deux en même temps ça paraîtrait suspect). LE match de foot a déjà commencé et le « bon père de famille » ne remarque pas la petite banderole sur laquelle il est écrit « ananas ». Il ouvre le pot et le mange. Et il peut se passer des années comme ça sans que le « bon père de famille » se rende compte qu’il mange systématiquement le même yaourt.

Julie retourne dans la cuisine :
– Alors ? demande Julien.
– Mission accomplie. Il ne s’est rendu compte de rien.
– Bravo, vive la résistance !

Bien sûr, aucun enfant n’est à l’abri qu’un jour, le père se rende compte du subterfuge. J’ai moi-même assisté au réveil d’un paternel lorsque, après s’être exclusivement nourri de yaourt à l’ananas pendant une durée de quatorze ans il s’est exclamé perplexe : « Ananas encore ! Non mais vous me donnez toujours le même yaourt ou quoi ?! »

Si une telle chose devait arriver, pas de panique : alternez avec des yaourts à la fraise (plein de colorants et qui n’ont de fraise que le nom) pendant une semaine ou deux et c’est reparti pour une dizaine d’années.

En 2003 on a retrouvé un père de famille mort des suites d’une diarrhée aigüe. L’autopsie a révélé un taux considérable de lactose à l’ananas dans le sang. La résistance avait frappé.

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