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Une nouvelle tirée du recueil « Transports en commun ».


Transports en commun

Transports en commun

A l’extrême occident se trouve la porte des Enfers. C’est une sorte de caverne qui conduit au séjour souterrain des morts. Le gardien en est Cerbère, le chien à trois têtes qui laisse entrer l’âme des défunts, mais ressortir personne.

Personne se réveille. Non pas au lever du lit comme ça lui arrivait jadis, dans un passé dont il ne se souvient plus, mais dans la queue des personnes qui s’amoncèlent pour passer la borne d’accès au métro. Le chemin que Personne a effectué jusque là, son corps l’a parcouru tout seul, sans qu’il ait besoin d’intervenir : ça aurait pu durer indéfiniment si un jeune ne l’avait bousculé au moment d’enjamber une barrière, en toute illégalité.

Par acquit de conscience, Personne essaie de se remémorer ce qu’il a fait depuis que son réveil a sonné. Il l’a éteint, tout d’abord, pour somnoler jusqu’à ce que l’alarme se répète. Ensuite il s’est levé en soupirant. En allant aux toilettes, Personne se rappelle s’être senti « plus vieux ». Il a mangé quelque chose dans la cuisine, à la va vite car le « timing » du quotidien lui permet à peine de déjeuner. Puis il a pris une douche, il s’est brossé les dents, s’est habillé et a quitté son logement avec le sentiment d’avoir oublié quelque chose… Mais ce souvenir est-il d’aujourd’hui ou d’hier ?

Personne montre sa carte à la borne métallique et les trois têtes d’acier s’inclinent pour le laisser passer.

***

Une fois descendus dans le souterrain, les morts rejoignent les rives sablonneuses du Styx : un fleuve puissant qui ne laisse pas franchir ses eaux. Quiconque s’y essaye est emporté à tout jamais par son courant, il rejoint le flot des âmes éternellement perdues.

Personne s’engouffre dans un escalier. Il peste contre ces gens qui ne vont pas assez vite et obstruent le passage au lieu de se ranger sur le côté, lui faisant perdre ces précieuses minutes qui ne changeront rien à sa journée.

Croisant quelqu’un en sens inverse, il accélère et coupe sa route effrontément. Mais c’était lui ou lui, de toute façon. La manœuvre permet à Personne d’accéder à une partie du quai qui n’est pas encore surpeuplée : première satisfaction. L’humeur de Personne s’assombrit néanmoins quand il voit tous ces gens qui convergent à l’endroit probable où la porte de la rame s’immobilisera. Ce faisant ils bloqueront l’accès à qui voudra sortir, mais parviendront à mettre la fesse sur de précieuses places assises.

Personne y voit une injustice que seule sa gentillesse permet, et pour ne pas qu’on en abuse il joue subrepticement du coude et s’enfonce par le côté : le métro vient d’arriver, la porte s’est ouverte. Les premiers venus qui se croyaient déjà entrés sont repoussés par une véritable marée humaine. Personne se réjouit et s’assoit sur le dernier siège encore vacant.

***

Pour traverser le Styx il faut s’adresser à Charon, le nocher. C’est lui qui, contre une obole, offre les services de sa barque aux trépassés.

Une sonnerie retentit, les portes se referment. La rame qui s’élance imprime à chaque voyageur un léger mouvement de hanches. Et puis le bruit des rails s’impose sur les conversations que l’heure matinale ne favorise pas. De toute façon, il n’y a rien à dire.

A qui s’adresser surtout ? Tous les voisins de Personne, debout autour du strapontin, font peser sur lui un sentiment de culpabilité : c’est eux qu’il a grugés en s’asseyant, ils sont ses adversaires du quotidien, ses concurrents. Heureusement, Personne tient en mains un journal, accepté sans y penser lorsqu’il a pénétré dans la bouche. Personne l’ouvre et le lit pour se donner une contenance, et finit par avaler ce qui y est écrit, mais sans y croire vraiment car il se souvient que cette soupe est fade. Mais pour combien de temps ?

Deux stations plus loin Personne a vieilli. Suffisamment pour fondre sous son journal lorsqu’une dame âgée monte à bord en râlant, avec sa canne. Personne constate que personne ne se lève pour lui céder la place. Il maugrée contre tous ces mal-élevés dont il ne sera pas la dupe.

Quelque part, au niveau du plafond, un petit encart, vestige d’une courtoisie déchue dont il cite les règles, a disparu sous un monceau de tags. Comme Personne, dans son journal.

A la station suivante, lorsque Personne s’apprête finalement à donner l’exemple, c’est toujours là que la mégère descend. Dommage, mais Personne a la conscience tranquille.

Un miséreux a remplacé la vieille aux abords du strapontin qui constitue le territoire de Personne. L’odeur est insoutenable. Il pue. Il sent le métro à vingt pas à la ronde. A croire que l’homme n’en est jamais ressorti.

Personne lui en veut de lui infliger cette souffrance olfactive. Pour s’en libérer Personne lui donne un sou. Le miséreux s’éloigne, laissant sa place à une jeune fille tout en jupe et dentelles qui en comparaison paraît un bleu de ciel.

***

Quiconque penche la tête au-delà du canot de Charon apercevra les âmes, ombres sans force ni sentiment, simples présences d’un passé à jamais aboli, comme autant de gouttes qui forment les eaux du Styx.

Personne tente de capter les yeux de la jeune fille de son propre regard, mais l’odeur du métro pèse toujours, comme une malédiction sur des possibles.

Parfois néanmoins, les yeux de la fille se laissent attraper. Comme s’ils brulaient, Personne les relâche aussitôt. Puis y revient quand la fille ne le regarde plus. Qu’elle le regarde, c’est lui qui s’en effraie.

Personne reste ainsi paralysé, la bouche muette, prisonnier d’un costume insensé qui fait de lui Personne plutôt que Jean, Samuel ou Habyarimana, Tchang, Medhi, William ou Danse-avec-les-loups.

Le métro dépasse une station puis l’autre, puis l’autre. Personne sera bientôt arrivé. Mais où ? Guère plus loin que son point de départ, c’est inéluctable pour qui marche en cercle.

Le problème de Personne, le seul, le vrai, c’est que la situation ne lui convient pas. Il aimerait s’attacher à son cercle, en faire le rempart d’un bonheur solide, mais il n’y parvient pas. Chaque matin, lorsqu’il ferme sa porte, il a le sentiment d’oublier quelque chose…

Le métro accélère.

***

Au-delà du Styx, les Enfers sont divisés en trois régions majeures : le Pré des Asphodèles, les Champs Elysées et le Tartare.

Le métro accélère.

A chaque aller-retour, la rame prend de la vitesse. Il n’est plus guère possible d’en descendre désormais. Le métal crie sous la pression, ses appels meurent dans les tunnels.

Un jour, la rame gonfle, tousse, gronde, et ralentit enfin. Personne, qui est à l’intérieur, n’a toujours rien remarqué. Il fixe son journal.

« La Défense ». Le métro s’arrête ; il imprime un mouvement de hanche à tous ses passagers.

Sur son strapontin, Personne a le nez dans son journal. Il ne le lit pas. Il ne le regarde pas. Il le voit à peine, juste de quoi s’assurer que le papier à larges bords continue de le camoufler.

Des sons étranges proviennent de l’extérieur. Toujours ces grondements qui ressemblent de plus en plus à un souffle, un peu comme si le métro était attelé à une locomotive à vapeur… Quelque chose se passe. Le sol tremble, légèrement. La vibration se répercute sur les parois, jusqu’au plafond. Le métro se remet en marche. C’est un nouveau départ.

Une sonnerie retentit, les portes se ferment. La rame qui s’élance imprime à chaque voyageur un léger mouvement de hanches… Le mouvement est perpétuel. Les hanches se balancent de gauche et de droite, sans s’arrêter : on dirait une danse. A l’extérieur, des clous sautent en sifflant sous la pression : on dirait de la musique. Personne s’étonne et regarde autour de lui. On dirait qu’il se réveille.

***

Le Pré des Asphodèles est le lieu d’errance de ceux qui ont vécu modérément : ils y déambulent en file indienne, formant un gigantesque huit auquel viennent en permanence se mêler de nouveaux défunts. C’est une ronde sans but qui ne connaîtra jamais de fin.

Voilà ce qui se passe : sous le métro, le fer des rails se tord comme de l’argile, se replie comme un ressort, et propulse la rame dans une nouvelle direction, dépourvue de tunnel.

La terre résiste, s’oppose comme un mur à ce nouvel essor, puis cède douloureusement, et le métro s’enfonce tandis que Personne s’accroche aux courroies de son compartiment.

Comme un vers géant, le métro perfore les entrailles de la terre. Il traverse les strates qui recèlent les vestiges du passé, les souvenirs de Personne et de l’humanité toute entière.

Le métro se courbe pour prendre une ligne droite. En vrombissant de manière effrayante, il atteint maintenant sa vitesse maximale. A l’intérieur cependant, tout le monde danse, même Personne, qui s’est levé. Soudain, dans une explosion de glaise et de roche, comme une éjaculation furieuse de vie, le métro fait péter une paroi du sol et plonge dans l’océan. La vitesse s’atténue immédiatement.

Les wagons flottent à présent, comme en apesanteur. Il n’y a plus un son, plus rien. Puis les wagons se détachent, un à un, comme des bulles de savon. A l’intérieur, les passagers ont collé leurs bouches rondes aux hublots : des poissons curieux s’approchent pour les imiter. Dans le firmament marin on voit planer des raies géantes et nager des dauphins.

En survolant un groupe de coquillages couchés dans le sable, les passagers découvrent sur leurs surfaces lisses, polies comme des miroirs, l’image d’un sous-marin jaune. Alors ils s’étonnent de leur incroyable aventure, ils parlent à leurs voisins.

***

Les Champs Elysées sont un véritable paradis où règne un perpétuel printemps : sur cette terre couverte de verdure les oiseaux chantent interminablement.

Le sous-marin jaune avance en compagnie de ses semblables, virant de bâbord en tribord au gré des courants, plongeant dans un banc de poissons ou sous la coiffe ébouriffée d’une anémone de mer.

Il n’est pas commun qu’une rame se transforme en sous-marins. A l’intérieur, les passagers sont confrontés à une situation nouvelle. Pour y faire face, ces personnes n’ont pas de modèle. Ils ne peuvent plus qu’exprimer ce qu’ils sont vraiment.

Dans les tréfonds marins ils aperçoivent une étoile de mer géante qui leur adresse un clin d’œil coquin. A ce signal, le sous-marin jaune prend de l’altitude, bientôt rejoint par ses pareils qui le suivent en file indienne. Un peu plus loin au devant d’eux, Personne et les autres passagers remarquent une sorte de rampe. Les sous-marins s’y engagent les uns après les autres pour retrouver une forme semblable à l’originale : celle d’un petit train, de ceux qu’on voit souvent transporter les touristes. Ce faisant, le petit-train gagne la surface : les passagers, trempés, sont arrivés sur une île. Elle est entourée d’une gigantesque rivière aux allures d’océan, celui qu’ils viennent de franchir. Pas de ciel, mais une voûte qui rappelle l’intérieur d’une grotte où brille une sorte de soleil laiteux et tiède.

Les passagers sont rapidement secs. Le petit-train fait chauffer le moteur et redémarre. Il les entraine, le long d’une route de briques jaunes, au travers d’une grande plaine battue par les vents. Plus ils avancent, plus la plaine se couvre d’arbres fruitiers, de sources et d’animaux divers. Les pommiers surabondent de pommes, les fraisiers de fraises, les cocagners d’abricots, de poires, d’ananas et de tout le reste. Et puis le train s’arrête pour laisser monter un jeune homme équipée d’une lyre à neuf cordes : encore un de ces musiciens !

–  Kaliméra ! s’exclame le jeune homme en posant son pied dans le wagon.

Personne reconnaît celui qui l’a bousculé au matin, à son arrivée dans le métro.

–  Je m’appelle Orphée, poursuit-il, Y-a-t-il parmi vous quelqu’un qui n’est pas tout-à-fait mort ?

***

Le Tartare est une prison où les morts expient leurs fautes, enfermés dans une triple enceinte d’airain. L’endroit est cerné de marécages, c’est un lieu dont on ne s’échappe pas.

Le petit train s’éloigne, emportant au loin la plupart des passagers. Personne ne s’explique toujours pas pourquoi il est descendu à la suite du jeune homme. Il se rassure à peine en constatant qu’il n’est pas le seul.

Des prénoms sont échangés. Entre les partants, il n’y a plus de « Monsieur » ou de « Madame » qui tienne car l’aventure abolit le néant.

Orphée explique à tous que le métro est arrivé aux Enfers. Tout autour d’eux s’étend une plaine fertile qu’on appelle les Champs Elysées.

–  C’est un lieu d’abondance, on y trouve de tout. Peu de gens souhaitent en sortir mais, si vous le voulez, je peux vous montrer le chemin, déclare-t-il le plus simplement du monde en tendant une main amicale au premier de ses interlocuteurs.

Les mains se serrent et tous avancent, guidés par le poète. En s’éloignant des champs, ils s’enfoncent dans une sorte de marais qui se confond bientôt avec les eaux d’un fleuve. On entend, dans le lointain, les cris échappés d’une gigantesque forteresse d’airain qui se dresse comme une sentinelle… Mais les amis avancent et ne se retournent pas.

***

Pourtant, un mortel a déjà bravé ces barrières. Il a charmé Cerbère de sa lyre, il l’a convaincu de le laisser passer. Avec un peu de poésie il s’est ouvert la voie vers la lumière. On l’appelait Orphée.

La petite compagnie, guidée par Orphée, a trouvé un gué où passer le fleuve à pieds secs. Il y a devant elle des tombeaux dont s’échappent des flammes. Il y a surtout un escalier putride de cadavres amoncelés.

–  L’ascension est douloureuse, déclare Orphée, mais c’est par là qu’il faut passer, ajoute-t-il en désignant la porte dorée qui s’élève au sommet des escaliers.

Orphée n’accompagne pas plus avant les rescapés qui doivent continuer seuls. Dans cet escalier macabre et périlleux, chacun de leurs pas fait gémir les cadavres qui en supportent le poids. Les compagnons reconnaissent parfois le cri d’un parent ou d’un proche. Mais ils poursuivent leur ascension en se soutenant les uns les autres, encouragés par la lyre d’Orphée qui continue de jouer.

Arrivés au sommet, ils s’arrêtent, épuisés, pour contempler le spectacle du chemin parcouru. Ils voient les Enfers en leur entier, encerclés par les eaux du Styx ; ils voient au loin le souterrain qui descend jusqu’aux rives sablonneuses du fleuve ; ils voient dans ses eaux tourmentées la grande étoile de mer qui permet à un nocher hirsute d’orienter sa barque jusqu’aux Champs Elysées ; ils voient le petit train qui circule sans destination précise dans le Pré des Asphodèles ; ils voient toute cette route qu’ils ont faite en compagnie d’Orphée, avançant dans la concorde jusqu’au marais qui cerne la grande prison d’airain du Tartare, jusqu’à cet escalier dont ils viennent de vaincre le faîte. Reprenant leur marche ils franchissent ainsi la porte dorée qui le surmonte et courent vers la liberté… C’est alors que trois gueules géantes se dressent pour barrer le passage. Les yeux rougis par la colère, les babines ruisselantes d’une salive pourpre, Cerbère fait claquer ses mâchoires de fer. Il grogne. Il va mordre !

Jean, Samuel, Habyarimana, Tchang, Medhi, William et Danse-avec-les-loups s’élancent. Les barrières s’ouvrent… Ils passent. Libres, ils sont libres !

En abandonnant la bouche du métro, les vainqueurs solidaires aviseront ce grand « M » qui les invite à s’aimer. Sous la caresse apaisante de l’aurore aux doigts de rose, ils songeront aux obstacles dont ils ont triomphé, eux, simples mortels, mais vivants à ce titre. Se considérant les uns les autres, hier ennemis, alliés aujourd’hui, ils s’embrasseront avec force, ils se serreront les mains, ils auront des transports en commun.

FIN

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