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Y avait pas que les moineaux pour m’emmerder : les canards et les cygnes aussi sont venus me piquer ma bouffe ! J’en aurais bien violé un pour me venger… mais j’ai trop peur de l’altitude.

Arrivé de France avec ma toute nouvelle tente Quechua, un matelas pneumatique et une pompe à matelas pneumatique (et le reste), j’ai tout planté dans la pelouse que m’avait indiquée Gérald.

Gérald, je ne saurais dire son âge exact vu qu’il a tout l’air d’une légende vivante qui ne doit jamais mourir, vieillir, ni jamais avoir été plus jeune. Mais pour le décrire disons qu’il a la cinquantaine, de longs cheveux blancs (avec des reflets de blondeur) tombant de chaque côté d’un visage aimable, fort et vigoureux, auquel moustaches et barbichette donnent un air de noblesse D’Artagnan-tartarinesque. Je n’ai jamais vu Gérald habillé autrement qu’en blanc et son regard qui fouille constamment celui des autres à la recherche d’un défaut de franchise (une déformation professionnelle) a fini de me le faire passer pour une sorte de chevalier blanc un peu mûr et adepte du cigare. Un personnage quoi, comme c’est si bien d’en rencontrer… et ce ne serait pas le dernier.

Quand j’ai fini de monter ma tente et de planter les piquets, Gérald m’a dit de recommencer plus loin. J’ai découvert à travers lui la profession de gardien de camping : il a l’œil et l’oreille à tout, au nombre de tentes (resquilleurs attention !), à leurs emplacements, au nettoyage des toilettes, des douches, au linge qui sèche, au bruit des fêtards qui rentrent au petit matin, aux fleurs et aux canards… Ainsi qu’aux moineaux puisqu’il m’a invité à m’installer là où ces volatiles creusaient leurs trous (pour se doucher avec de la terre sèche). Je ne le savais pas encore mais ces petits enfoirés allaient me le faire payer cher : en chiant abondamment sur ma belle tente toute neuve.

Je vous parlais de sa déformation professionnelle : Gérald donne constamment l’impression de sonder ses interlocuteurs pour savoir s’ils lui mentent. Je m’en suis aperçu au moment de faire une lessive et d’utiliser le séchoir automatique plutôt que le fil, dont l’usage est recommandé en cas de beau temps :

– Et tu as mis beaucoup de linge dans la machine ?
– Oui, pas mal.
– Combien de kilos ?
– Euh, je sais pas, je n’arrive pas à estimer les kilos…
– Plus ou moins de quatre kilos ?
– Oh ! Moins je pense, beaucoup moins !
– Attends, tu me dis que tu n’arrives pas à estimer les kilos et maintenant tu me dis « beaucoup moins » alors faudrait savoir, tu me mens ou bien ?

Le lac, vu du camping de La Pichette (remarquez comme il est tout plat).

Toute cette conversation servait certes à estimer si Gérald devait oui ou non me facturer les deux francs (1,50 €) d’utilisation pour la machine mais aussi, sans doute, à jauger mon niveau de crédibilité. Je crois m’en être pas mal tiré lors de cette difficile et inévitable épreuve dans la rencontre avec un homme dont le business est en grande partie fondé sur la confiance, et qui à affaire à toutes sortes de roublards.

Les roublards de camping, justement, j’allais en rencontrer en pagaille : des anciens du festival avec des tonnes d’histoires à raconter, sur les festivauvaux passés et autres péripéties extraordinaires en Suisse, en Europe ou ailleurs, avec des filles ou sans. J’allais d’ailleurs être le témoin d’une histoire qui devait crédibiliser toutes les autres lorsque, au petit déjeuner, mes amis roublards ont ramené Gertrude, une allemande potelée, la quarantaine passée, toute droite et toute sage dans sa robe de soirée blanche. Elle donnait l’impression de sortir d’une réception de chez Monsieur L’Ambassadeur. Qu’est-ce qu’elle pouvait bien faire parmi nous ? L’explication ne tarda pas : mes amis l’avaient trouvée assise sur un banc devant l’hôtel cinq étoiles où elle séjournait. A court de moyens de paiement, elle avait déménagé sur ce banc où Roublard n°1 l’avait récupéré pour la ramener au camping. Le problème de Gertrude c’est que son mari lui jouait des tours… Il lui donnait ce que j’interprétais comme des « rendez-vous coquins » dans des lieux insolites où il lui arrivait souvent de prendre froid, disait-elle, parce qu’il lui avait interdit le port des bas. Une fois il l’avait même fait attendre deux jours et deux nuits dans un champ de maïs où elle avait du travailler toute la journée. Spécial. Je lui demandais s’ils étaient vraiment mariés ? Elle me répondit qu’ils n’étaient que fiancés, et même : que son amoureux avait déjà une famille. Mais le vrai problème de la relation de Gertrude nous est apparu quelques temps plus tard lorsqu’elle nous a expliqué qu’elle ne pouvait pas le quitter parce que leur relation avait été prévue par Dieu il y a de cela mille deux cents ans et que l’homme de sa vie ne se matérialisait que de manière aléatoire, sur une moto.
Je n’étais malheureusement pas là quand les messieurs en blouses blanches sont venus la chercher mais je trouve dommage que son aventure s’arrête là : elle la poussait à faire tout un tas de choses nouvelles. « C’est la première fois que je fais ça » m’avait-elle gaiement confié alors que, le lendemain de sa rencontre avec notre petite bande, nous mâchions du pain moisi, tartiné de vache-qui-rit en nous pressant sous les branches d’un peuplier pour nous protéger de la pluie (NB : en fait je sais pas du tout ce que c’était comme arbre… mais certaines de ses branches étant souples, c’est donc qu’il pouvait plier)(haha)(ha)(.).

Vue du  » solarium  » de La Pichette, sur les versants vignobleux de derrière le camping (où passent des petits trains).

Vous le voyez, il y a un paquet de choses à raconter, aussi n’entrerai-je pas davantage dans les détails de ma vie au camping. De manière générale : je n’avais jamais fait de camping en camping et j’aurais pas deviné que c’était si bien, tout plein de gens qui sont venus là spécialement pour en rencontrer d’autres et avec qui on partage facilement un verre, un repas, une partie de volley-ball, un préservatif ou une baignade dans les eaux du lac, entre deux montagnes, avant de retourner sécher dans l’herbe, lire, discuter, se re-baigner, et se préparer finalement pour aller bosser en tant que barman au Montreux Jazz Festival ! Oh Yeah !

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