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coco perroquet pirate

Coco est un perroquet pour le moins charismatique…

Voici une nouvelle d’une dizaine de chapitres que je souhaite intégrer dans un petit recueil qu’un ami se propose de m’aider à imprimer et à vendre de la main à la main, dans le métro par exemple. L’aventure promet d’être intéressante, dites-moi si le texte vous plait !

CHAPITRE 1er

Merci pour la couverture. Vous auriez encore de cette boisson que vous m’avez servie tout à l’heure ? Oui, juste une fois, pour m’aider à vous raconter, maintenant que les hélicoptères se sont tus.

Je vous préviens, ce n’est pas l’histoire à laquelle vous vous attendez : pour celle du naufrage d’aujourd’hui, d’autres survivants vous répondront. L’histoire que je vais vous narrer est celle des naufrages du temps passé, et vous allez me prendre pour un fou, comme j’ai pris pour un fou celui qui me l’a révélée. C’est l’histoire des Caraïbes, c’est une histoire de pirates.

Le nom de Paul Hobbe vous dit-il quelque chose ? Non ? Ca ne m’étonne pas. C’était un archéologue de mes amis, un spécialiste du XVIIème siècle, un passionné plutôt. Je l’ai toujours connu ainsi : passionné. A la fac déjà, il pouvait passer des soirées entières à nous parler de flibuste, de bateaux et de marins plutôt que d’aborder des filles ou de danser.

Oui je souris, ça va beaucoup mieux maintenant que nous rejoignons la côte. Mais laissez-moi poursuivre, je suis superstitieux depuis vingt-quatre heures et j’ai beaucoup de choses à vous raconter.

Paul se passionnait pour la piraterie. Ou pour la flibuste, plus exactement. A moi non plus le terme n’est pas familier. Disons que la piraterie existe depuis toujours, ou du moins qu’elle est aussi vieille que le concept d’Etat : les pirates s’y opposent, en tant qu’individus, que ce soit sur terre, sur mer ou dans les airs… Non, ne dites pas « corsaire », un corsaire œuvre pour un Etat contre un autre Etat. Le pirate ne se réclame de personne. Il est hors-la-loi. La flibuste désigne la piraterie telle qu’elle fut exercée du XVIIème au XVIIIème siècle dans la mer où nous nous trouvons.

Intéressant ? Vous pensez ? Tant mieux si mon histoire vous plait, elle ne fait que commencer. Beaucoup de gens aiment les histoires de pirates, de sabre, de rhum et de coups de canon, mais ce n’est pas ça qui intéressait Paul. Ce qui le fascinait, c’est qu’une poignée d’individus ait pu mettre en péril les intérêts des plus grandes puissances du monde.

Comprenez, de nos jours, les hommes ne jurent que par l’Etat. Ils vivent en société, avec des lois communes, et n’imaginent pas qu’il puisse en être autrement. Pour Paul, les flibustiers étaient les défenseurs d’une alternative à ce mode de vie. Il voyait les pirates comme des rebelles à l’autorité, défendant individuellement leur liberté, mais d’un même mouvement. L’intérêt commun était spontané, il n’était pas dicté par ces entités supérieures à l’individu que sont les Etats, ni régulé par leurs agents.

Oui, je suis d’accord avec vous, la flibuste était sans doute une véritable jungle où seuls les plus forts triomphaient. C’est d’ailleurs bien comme ça qu’on se représente les pirates : sales, violents… Mais c’est après tout l’image qu’en ont laissé les Etats, qui sont tout à la fois leurs vainqueurs et leurs pires ennemis.

Paul récusait tous ces clichés avec beaucoup d’énergie. Il prétendait qu’on ne peut pas juger quelqu’un sur la seule base de ce qu’en disent ses adversaires, que le propre de l’homme est de diaboliser ce qui lui est étranger. Pour Paul, les pirates étaient des idéalistes et il s’était juré de le prouver.

CHAPITRE 2ème

Comme tous les archéologues, Paul consacrait un temps fou à la recherche. Je ne le croisais presque plus qu’à la bibliothèque. Quand j’ai quitté l’université il y était encore, et je ne devais plus le revoir avant de nombreuses années.

Paul s’était refermé sur lui-même, il ne trouvait pas ces preuves qui lui manquaient. La littérature et l’imagerie populaire faisaient des pirates les caricatures que l’on sait. Les documents officiels et les témoignages d’époques adoucissaient parfois le trait, mais c’était pour présenter les pirates comme des brebis égarées par Satan, ou des opportunistes assoiffés d’or, des brigands.

Il faut dire que la plupart de ces documents étaient des condamnations ou des récits d’ecclésiastiques. Rien de très objectif en gros. Paul s’intéressait davantage aux récits des marins ayant participé aux combats avec les pirates. Ils y décrivaient la terreur que les pirates entretenaient chez leurs adversaires avant de donner l’assaut, lorsque, s’étant suffisamment approchés de leur proie sous un étendard ami, ils hissaient soudain le pavillon noir pour intimer au navire l’ordre de se rendre. Il n’y avait de combat que si le navire résistait.

Je sais que Paul avait choisi cet élément comme axe d’argumentation pour réfuter l’image de fous sanguinaires qui colle à la peau des pirates. Ce n’était pas dans leur intérêt de mettre à mort leurs victimes : le mot serait passé et l’on se serait défendu contre eux plus âprement. Au contraire, en montrant à tous qu’ils ne s’attaquaient qu’aux possessions de l’Etat, les pirates s’ouvraient la possibilité de négocier avec des marins mal payés qui préféraient sauver leur vie que de la sacrifier au nom du trésor royal. Il paraissait évident, aux yeux de Paul, qu’une fois rentrés au port et dépouillés, les victimes de pirates ne pouvaient décemment raconter qu’elles avaient abandonné leur cargaison sans combattre, et préféraient vanter la cruauté sans borne de leurs adversaires.

J’ai suivi de loin la carrière d’archéologue de Paul, qui fut rapidement contrariée : sa thèse allait contre toutes les idées reçues. Paul faisait des pirates un trop joli tableau, celui d’hommes amoureux de liberté, épris d’indépendance et qui, refusant l’oppression sous toutes ses formes, avaient décidé de la combattre et de vivre de ce combat. Lorsqu’il présenta sa thèse à la Sorbonne, on lui répliqua que les pirates n’avaient jamais clamé leur attachement aux idées politiques que Paul leur prêtait. Ce à quoi Paul répondit qu’ils n’auraient pas pu le faire, car les vrais anarchistes ne se réclament pas de l’anarchie, ni d’aucun autre mouvement puisque leur nature d’anarchiste est de s’opposer à ces concepts. Il convient seul à autrui de résumer leur idéal par ce mot là.

CHAPITRE 3ème

La théorie de Paul fut jugée fantaisiste. Je le sais parce qu’il m’écrivit des îles Canaries pour me le dire. C’était la première fois que nous reprenions contact et je réalisais que Paul m’avait maintenu au premier rang de son amitié, faute d’avoir consacré suffisamment de temps à ses relations sociales, sans doute. En fait je crois que Paul n’avait personne d’autre à qui se confier, qu’il m’écrivait comme il aurait tenu un journal de bord. Reste que sa lettre piqua ma curiosité.

Paul reconnaissait que la thèse présentée à la Sorbonne avait son lot de postulats. C’était toujours le même problème : il lui fallait des preuves. Si vraiment les pirates étaient des idéalistes politiques qui ne pouvaient se déclarer comme tels compte tenu de la nature de leur idéal, Paul espérait trouver l’expression de leurs idéaux ailleurs, dans leur art par exemple.

Oui, vous comprenez, l’art permet de véhiculer toutes sortes de choses, des sentiments aux idées. La démarche de Paul était pleine de bon sens même si c’est probablement un réflexe de base, en archéologie, que d’explorer chaque piste… Mais je me perds. L’archéologie et l’histoire, ça n’a jamais été mon truc en fin de compte.

Paul n’était pas aux Canaries pour prendre des vacances comme je l’aurais fait à sa place, mais pour étudier une collection de portraits de pirates. La valeur de cette collection était jugée médiocre par les spécialistes. Aucune des peintures n’était de main de maître, la plupart des pirates représentés n’avaient pas connus la gloire et l’ensemble était plutôt mal conservé. Pourtant Paul était fébrile en évoquant sa trouvaille. Quelques temps plus tard je l’avais au bout du fil.

CHAPITRE 4ème

Paul m’avait donné rendez-vous à Saint-Germain-des-Prés. J’eu du mal à le reconnaître, il avait l’air fatigué. Son corps en tous cas, mais pas ses yeux, qui s’embrasèrent dès que nous eûmes bâclés les formalités d’usage et qu’on eût abordé la raison de son appel.

« Regarde ! » avait-il dit en étalant devant moi ses photos, « Regarde, et dis-moi ce que tu vois ! ». Ce que je voyais à vrai dire, c’était une série de peintures toutes plus vilaines les unes que les autres. Il s’agissait de portraits, et de portraits de pirates à n’en pas douter, vu leurs faciès. Deux d’entre eux avaient même un perroquet perché sur l’épaule droite.

« Ce sont des portraits de pirates », dis-je.

Paul hésita un moment, il me regarda comme si j’avais tenté de faire de l’humour, puis s’apercevant qu’il n’en était rien, il précisa : « Regarde bien les noms qui figurent sous chaque tableau ». Je m’intéressai aux noms. Je ne reconnu ni celui de « Barbe-Noire », ni celui de « Rackam le Rouge », les seuls noms de pirates que je connaissais. A vrai dire, ces noms étaient on ne peut plus classiques quoique d’origines très diverses. Je m’étais attendu à trouver des surnoms beaucoup plus loufoques tels que « Cap’tain-qu’une-patte » ou « Bobo-le-nain-jaune », que sais-je ! Deux d’entre eux néanmoins n’avaient pas d’autre appellation que ce titre : « Le roi des pirates ».

« Alors ? » Paul réitéra sa question au bout de quelques secondes. Il souhaitait que je participe au jeu, sans doute pour me faire partager l’excitation qu’il avait eu lui-même à déceler je ne sais quel indice que personnellement je ne voyais pas.

« Alors… Alors ce sont des pirates, de nationalités différentes et il y a deux rois des pirates dans le lot. Franchement Paul, on ira plus vite si tu veux bien éclairer ma lanterne. »

« Mais tu as trouvé Jean ! C’est exactement ça : il y a deux rois des pirates ! »

« Bon » pensai-je, ça n’était pas bien difficile. « Mais Paul, lui dis-je, je ne vois pas en quoi le fait qu’il y ait eu un ou plusieurs « roi des pirates » peut t’aider à démontrer leurs convictions anarchistes… au contraire même ! »

Il sourit avec indulgence comme si je venais de dire une bêtise grosse comme ma tête.

–          Ce n’est pas ça, il n’y a jamais eu de « roi des pirates » au sens où tu l’entends, reprit-il, jamais à la tête d’une monarchie. Les pirates étaient tous égaux à terre. Il n’y a qu’en mer qu’une hiérarchie, temporaire, était instaurée pour permettre le fonctionnement d’un équipage, et encore était-elle l’objet d’un contrat signé par tous les marins. Non, « roi des pirates » c’est un sobriquet, mais pas vide de sens ! On peut-être « roi » au sens politique ou « roi » dans le sens où l’on a maîtrisé son sujet, un peu comme Michael Jackson est le roi de la pop ou Pelé le roi du football…
–          Tu t’intéresses au football toi maintenant ?

Je lui posais la question en raillant. Voyez-vous, j’aimais vérifier que Paul conservait un peu de son sens de l’humour, qu’il n’avait pas tout sacrifié à sa passion. Mais sa réaction ne me rassura pas beaucoup. Il fronça les sourcils et poursuivit, fermement :

–          Il se peut que les pirates, à défaut d’avoir eu des lois, puisque cela était en contradiction avec leurs convictions, aient eu des modèles. Que certains pirates, par leur comportement, aient montré la voie idéale à d’autres, celle qu’il leur fallait suivre, un peu comme une philosophie de vie et que, ce faisant, ils aient hérité du titre de « roi des pirates ». Tu sais quel est le rapport entre ces deux pirates là ? dit-il en appuyant successivement l’index sur les deux portraits. Je les observais à nouveau.
–          Hmm… Ils sont moches et ils ont tous les deux un perroquet sur l’épaule.
–          Autrement dit : aucun, poursuivit Paul, sauf pour ce qui est du perroquet. As-tu déjà entendu parler d’Henri Avery, dit « Long Ben » ?
–          Ca a un rapport avec « Big Ben », la cloche ?

Il me lança son regard le plus exaspéré.

–          Avery est le seul pirate célèbre qui ait jamais porté le titre de « roi des pirates ». Ce titre est mentionné en une unique occasion, en légende d’un de ses portraits.

Paul sortit un papier chiffonné de sa poche, une vieille photocopie d’une gravure qu’il devait trimballer depuis plusieurs jours déjà.

–          Regarde, c’est ce portrait me dit-il, qu’est-ce que tu constates ?
–          Il a un perroquet perché sur l’épaule droite.

CHAPITRE 5ème

Je vous rends votre couverture, merci. Ca va beaucoup mieux maintenant que le soleil s’est levé. Ah ! Les Caraïbes sont vraiment magnifiques… Mais je ne sais pas si je pourrai jamais profiter de cet endroit.

Après notre entrevue à Saint-Germain-des-Prés, Paul m’avait laissé plein de doutes quant à sa santé mentale. Au moment de nous séparer je lui donnai l’accolade en lui proposant de nous revoir. Paul me répondit que ce ne serait pas possible dans l’immédiat car il partirait dès le lendemain pour la Jamaïque afin d‘y étudier la symbolique liée aux perroquets, non pas d’un point de vue universitaire mais d’un point de vue caribéen. Il avait sillonné des rayons de bibliothèque toute sa vie et m’assurait que s’il y avait quelque chose à découvrir désormais, sa seule chance était de le chercher dans le folklore local, celui qui avait peut-être été hérité des pirates en Jamaïque, au Yucatan, au Belize, à Curaçao, en Haïti et plus précisément sur l’île de la Tortue.

J’imagine que vous êtes familier de tous ces noms ? Oui, quatre années passés dans la marine, vous devez connaître la région comme votre poche. Ces toponymes m’étaient quasiment inconnus à l’époque, je n’aurais pas su les placer sur une carte. Paul ne s’en soucia pas. Pour je ne sais quelle raison, il estimait que j’étais de confiance, et apte à recevoir ses confidences, sinon à les comprendre. Il me confia ses photos de portrait dont il avait ses propres exemplaires, ainsi que la gravure chiffonnée et me recommanda de les garder précieusement, au cas où. Puis je n’entendis plus parler de lui pendant dix ans.

Un jour, ou plutôt une nuit, (c’était il y a quelques mois) le téléphone sonna. Une voix dit quelque chose en espagnol, je ne compris pas vraiment ce qu’elle désirait mais finis par acquiescer. Une autre voix lui succéda. C’était Paul. J’étais trop endormi pour le comprendre sur le moment, mais a posteriori j’ai réalisé que ce n’était pas la ligne qui faisait trembler sa voix. Il était très pressé et m’annonça qu’il n’avait qu’une minute ; qu’il m’avait envoyé un fax quelques heures plus tôt. Il me demanda aussi si j’avais conservé les photos qu’il m’avait confiées dix ans auparavant, puis il acheva par cette phrase on ne peut plus énigmatique : « C’est le même perroquet, c’est le même. »

La communication fut interrompue.

Au matin j’allais à mon cabinet et vérifiai mon fax. Paul m’avait envoyé une sorte de chanson, de comptine. Elle était accompagnée d’un dessin, griffonné dans l’urgence, que je n’eus probablement jamais pris pour une carte s’il n’y avait eu cette grosse croix dessinée au centre. Pour la chanson, je suis un piètre chanteur mais voilà à peu près ce qu’elle disait :

« Yo ho ! Yo ho ! C’est le roi des pirates
Il a un crochet en guise de mains
Et l’œil plus perçant que tous les marins
Yo ho ! Yo ho ! Il traîne la patte
S’il claudique sur terre personne ne va
Aussi tôt que lui au sommet du mât
Yo ho ! Yo ho ! Toujours elles le ratent
Les armées des rois des Indes ou d’Europe
Le roi des pirates est un misanthrope
Yo ho ! »

CHAPITRE 6ème

Paul avait disparu. Les autorités, encouragées par sa famille, s’étaient épuisées à le chercher, il ne restait plus que la piste du fax pour le retrouver. Ai-je omis de vous le dire ? Paul m’avait fait jurer de ne montrer le fax à personne, c’est le peu de mots qu’il m’arracha lors de notre dernière conversation téléphonique. Aussi avais-je hésité à transmettre le fax à la police, si longtemps que je ne pu m’y décider ensuite : ça aurait paru trop louche… Finalement je me convainquis que si Paul m’avait transmis toutes ces informations, c’est parce qu’il avait confiance en moi et que c’était à moi seul de partir à sa recherche.

Vous savez maintenant comment je me suis retrouvé dans les Caraïbes, mais rien encore sur le naufrage. Durant mon vol, j’eu tout le temps nécessaire pour étudier de près la carte de Paul et les représentations des pirates avec ces trois perroquets qui, comme l’avait suggéré mon ami disparu, étaient tout à fait semblables.

J’ai atterri à Port-au-Prince, en Haïti, et j’ai pris une chambre à l’hôtel d’où Paul m’avait envoyé son fax. J’y restais quelques jours sans rien découvrir d’autre que l’absurdité des raisons qui m’avaient poussée à faire ce voyage. Comment espérais-je retrouver Paul à moi seul si la police n’y parvenait pas ? Mes recherches prirent bientôt des allures de vacances, et je profitais du pays, laisant s’écouler les trois semaines que je m’étais accordées afin de retrouver mon ami. C’est ainsi que je fis une rencontre des plus étranges, au petit zoo de Fermathe.

C’est à partir de maintenant que vous allez mettre ma parole en doute, mais voilà ce qui s’est passé : comme j’observais différentes sortes d’animaux, je remarquai la présence d’un perroquet sur un arbre non loin. Pour je ne sais quelle raison, l’idée me vint de l’interpeler de la façon suivante, sans doute à force d’avoir tourné et retourné dans ma tête la chanson que Paul m’avait léguée : « Yo ho ! »

Le perroquet me répondit : « Yo ho ! C’est le roi des pirates ! »

Vous imaginez ma stupéfaction ? Sans doute, à voir votre regard incrédule. C’est pourtant bien comme ça que les choses se sont passées. Que conclure de cet événement ? Je ne suis pas détective, il me fallut du temps pour adopter une attitude constructive. Ce perroquet connaissait-il la chanson en entier ? Peut-être savait-il plus encore ? Peut-être Paul lui avait-il laissé un message… ? Pardonnez-moi mais on en vient à émettre les plus grotesques hypothèses dans ce genre de situation… Je doute d’ailleurs qu’on puisse parler de « genre » dans ce cas-là, qui n’a pas du se reproduire bien souvent !

Bref, je proposai au responsable du zoo d’acheter ledit perroquet, ce qu’il refusa. Il s’étonna également que ce soit la deuxième fois en si peu de temps qu’on lui fasse cette proposition : Paul m’avait donc précédé. Je bombardai le bonhomme de questions pour finalement obtenir un indice : le spécimen du zoo était originaire de la « vallée des perroquets », un endroit où Paul s’était sans aucun doute rendu.

CHAPITRE 7ème

La « vallée des perroquets » se trouve en République Dominicaine, elle figure sur le parcours d’un bon nombre de treks et il me fut relativement facile de m’y rendre, en tant que touriste, accompagné d’un guide et d’un couple de jeunes gens. Nous la traversâmes à pieds : de nombreux perroquets étaient perchés sur les branches des arbres.

Tandis que mes compagnons s’émerveillaient du spectacle je mourais d’impatience à l’idée de me retrouver à l’écart pour tester mon mot de passe : « Yo ho ! ». Et le moment venu, ça ne rata pas : une centaine de voix me répondit « C’est le roi des pirates ! », ainsi que ces autres vers que je connaissais déjà. Impossible de dissimuler l’événement aux autres : le guide n’avait jamais vu ça. Si Paul était déjà passé par là, il avait su être plus discret que moi. Mais pourquoi être ensuite retourné en Haïti d’où il m’avait envoyé le fax ?

Rien de tout cela ne faisait sens, jusqu’à ce que j’observe à nouveau le plan qu’il avait dessiné. Vide d’inscriptions, je n’aurais jamais pu déterminer le début ou la fin de l’itinéraire qui y était inscrit, mais en le comparant à la brochure de l’agence qui avait organisé le trek, je reconnu la forme du parcours sur toute une portion du tracé. J’étais déjà sur la piste.

Je mis ma soirée à profit pour me renseigner sur les perroquets en général et ceux de la « vallée des perroquets » en particulier : j’y retournerai le lendemain.

Certains éthologues estiment que le perroquet est l’animal le plus intelligent, après l’homme. Il peut vivre tout aussi longtemps et il est capable d’assimiler son langage : pas simplement de répéter des sons mais bel et bien de converser ! Une expérience approfondie a été menée sur l’un d’entre eux qui fut capable d’utiliser couramment cent mots de vocabulaire et d’en comprendre dix fois plus. Toutes ces informations donnaient quelque chose de surnaturel à ma rencontre de l’après-midi.

Les perroquets de la vallée du même nom comptent parmi les premiers habitants des Antilles. Ils étaient déjà là depuis une éternité lorsque débarqua Christophe Colomb.

Je ne trouvai guère plus à ce sujet.

Je suis retourné dans la vallée le lendemain. Seul cette fois, en m’appliquant à suivre le tracé qu’avait dessiné Paul. S’il conduisait beaucoup plus loin que la vallée, jusque dans la mer, je m’efforçais de l’explorer étape par étape, tel que le dessin le suggérait.

Tout en marchant je me mis à chantonner « Yo ho ! » et les perroquets me répondirent, comme la veille. Cette fois néanmoins, le chant prit une ampleur nouvelle. Il se répéta par trois fois. Lorsque le chant s’interrompit, une voix criarde m’intima de ne plus faire un geste.

CHAPITRE 8ème

Il me dit que j’étais sur la bonne piste. Il me dit que bientôt je retrouverais mon ami. Puis il s’éloigna en claudiquant, oscillant du bec qu’il avait recourbé pareil à un crochet de fer. Je le vis disparaître à la cime d’un arbre et je repris la route avec en poche le cadeau qu’il m’avait apporté, une page déchirée sur laquelle il était écrit… Laissez-moi retrouver les mots, une date tout d’abord : « 17 décembre 1717, mer des Antilles » et puis ces lignes, pour autant que je m’en souvienne : « Je quitte Hornigold, il n’a pas les compétences. Edward Teach sera son successeur. L’homme a du charisme et nous sommes d’accord sur tout. Ensemble nous ferons de grandes choses, il a le potentiel de Long Ben. Et pour l’heure je l’ai convaincu de faire route vers les Antilles. L’équipage est avec moi, tout autant qu’avec lui. Nous allons travailler ensemble à lui faire un nom, ce sera celui de « Barbe-Noire », il lui sied à merveille : j’en ferai le bourreau du Roy et de ses semblables. »

Vous comprenez ? A ce moment là moi j’ai tout compris, la comptine, les portraits… Le roi des pirates était un perroquet ! Bien sûr, tout collait ! Haha, je vous avais prévenu que vous ne me croiriez pas ! Et pourtant, le roi des pirates qui claudique avec un crochet à la place des mains… DES mains ! Vous entendez ? Le pluriel ! C’est forcément une allusion au bec des perroquets… C’est lui qui était représenté sur les portraits et pas les hommes qui lui servaient de perchoir ! Paul avait raison : il y avait un modèle, une sorte de meneur de la flibuste, de libre penseur qui en inspirait tous les membres ! Et qui d’autre qu’un perroquet, le premier habitant de ces îles soumises à la colonisation des Etats aurait mis autant de ferveur à les combattre ? Je me doutais que vous ne me croiriez pas, moi j’ai eu le temps d’analyser tout ce que j’avais en main, toutes ces preuves rassemblées, et c’est pour ça que j’ai fait ce que j’ai fait.

CHAPITRE 9ème

Il y a deux jours j’embarquai à bord du « Florida II » en partance de Saint Domingue et à direction de la Floride. Le navire suivait un itinéraire semblable à celui que m’avait légué Paul. J’en conclus que c’était la voie à suivre. Néanmoins, arrivés à hauteur des Bahamas, le « Florida II » devait poursuivre en direction du Nord-Ouest, ce qui était contraire à mes plans. Il ne me restait plus qu’à le détourner. Ce fut très facile grâce au calibre que Paul avait laissé dans la chambre, sous le lit que j’avais moi-même occupé dans l’hôtel de Port-au-Prince : le roi des pirates avait pensé à tout.

Le capitaine du « Florida II » fut coopératif, même s’il rechigna en voyant que nous quittions les Caraïbes pour nous enfoncer dans le triangle des Bermudes, dans l’Atlantique Nord, là où se trouvait la croix de ma carte. Nous étions en vue du rocher lorsque le bateau s’est enfoncé. J’ai entendu vos collègues émettre leurs hypothèses tout à l’heure, sans doute une éruption d’hydrate de méthane dans les fonds marins qui aurait fait perdre à l’eau sa capacité de flottaison… Mais c’était surtout un signe du destin. J’étais à quelques brassées du rocher que personne ne semblait avoir vu. Je les ai laissés couler comme du bétail, parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. J’ai nagé jusqu’au rocher, là où vous m’avez secouru. Et vous savez ce que j’y ai trouvé ? Non, ne baissez pas les bras, un mauvais geste et tout finira mal. J’y ai trouvé ceci.

Haha, perdu : ce n’est pas un pavillon pirate, c’est le drapeau noir de l’anarchie… avec un crâne d’humain.

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