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chiens sauvagesLorsque il se fit tard, je pris congé de mon camarade pour rentrer chez moi, à trois rues de là.

La nuit indienne était calme et tiède. Les vaches m’y semblaient plus nombreuses, mais
peut-être étaient-elles dissimulées, le jour, par la cohue qui inondait la ville ? Couchées sur le côté de la route, les paupières baissées, elles communiquaient à l’obscurité leur
tranquillité bovine. Il y avait un chien aussi. Ah non, il y en avait deux ! Je n’avais pas vu l’autre, assoupi derrière une voiture. Ils étaient les seules ombres mobiles aux alentours,
avec celui-ci qui sortait d’une maison, suivit de celui-là. Je passais devant le liquorshop et tournais au coin du parc. Les chiens s’approchèrent de moi. Je les entendis grogner. Immédiatement,
je me retournais : il y en avait deux. Le plus proche hésita puis me contournant, tenta de quitter mon champ de vision. La situation commençait à devenir inquiétante. Je pris la décision
d’avancer en conservant un pas aussi naturel que possible.

Qu’est-ce qui leur prenait à ces chiens ? Les rues ne désemplissaient pas de la
journée mais voilà que la nuit tombée, je violais leur domaine ! Derrière moi j’entendis clopiner de nouveau, et des grognements. J’ai replié les bras sur ma poitrine pour éviter qu’ils
soient mordus quand le molosse s’y intéressa de trop près, les babines rétractées, mais toujours hésitant. Il mordrait si j’accélérais le pas, s’il sentait la peur : le sentiment des
coupables qui lui donnerait raison de me condamner. Je savais que les chiens obéissaient à cette loi pour en avoir souvent fréquenté, mais aussi, parce qu’elle est en vigueur chez les hommes. Mon
poursuivant ne recevant pas le signal qu’il attendait, je le distançais finalement au moment où j’approchais de la troisième rue, peut-être la fin de sa juridiction ?

Je dépliais les bras, j’étais sauf et la voie sur laquelle je m’engageais était libre à
présent. Derrière moi on hurlait à la mort. Etait-ce un adieu ? Un regret ? Une menace ? Non, c’était un signal aux mâtins de ce nouveau passage qui sortirent lentement de l’ombre,
prévenus de mon arrivée. Ils firent écho à leurs confrères d’une note semblablement lugubre.

Pas de tamtam dans le lointain, pas d’anneau de puissance magique, autant dire que je
commençais à me chier dessus. Avancer ne m’était plus possible, ils me barraient le chemin. Essayer de traverser leur groupe serait les provoquer. J’étais coincé. J’avais déjà été condamné
ailleurs, je n’aurais pas droit à l’appel : j’étais coupable aux yeux de tous pour l’avoir été à ceux de quelques-uns. C’est la vie de meute, ou plutôt la paresse intellectuelle qu’elle
prodigue qui ôte à ses membres une partie de leur libre arbitre. J’aurais pu caresser chacun d’eux et m’en faire un compagnon dans d’autres circonstances, pas dans celles où l’aboiement ayant
retenti comme le clairon dans la plaine, il avait rendu la horde à sa sauvagerie primale.

J’ai emprunté une ruelle sur ma droite, tant pis pour le détour. Les hurlements se
succédaient, repris par les dogues des rues voisines. J’ai ralenti encore pour ne pas exciter les ombres et j’ai sifflé l’air de « Mon nom est personne » pour leur dire ma tranquillité,
ma confiance et ma force. S’ils comprenaient que « personne » ne passait, ça m’irait tout autant.

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