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art moderne

Comme c’est joli!

Encore un épisode qui saute! Ce passage part dans des considérations qui n’ont rien à voir avec le thème du roman… Je coupe!


Ca n’avait pas été une mince affaire pour trouver l’endroit : une grande maison évidée associée à un petit jardin. A l’entrée nous avions été accueillis par un gentleman efféminé avant de passer un regard de politesse sur les œuvres puis de chercher le buffet. Nous reviendrions à l’art, oui, mais équipés d’une coupe de champagne, chaque chose en son temps. On allait pas en faire plus que le Ministre tout de même !

Le buffet, modeste, avait été dressé à l’extérieur dans une petite cour où poussait un gazon épars. C’est là aussi que se trouvait Polly, radieuse, qui n’avait pas lésiné sur la coquetterie pour cette soirée dont elle était l’hôtesse. Elle nous accueille avec un enthousiasme non-dissimulé et qui me surprend : compte tenu de nos deux dernières entrevues je ne m’attendais pas à autant de chaleur de sa part, elle est lunatique ou quoi ?

Nous plaisantons un moment tous les trois jusqu’à ce qu’elle « j’aurais bien aimé rester discuter avec vous » mais qu’elle « je dois m’occuper des invités » et laisse donc notre viril binôme profiter de l’exposition. La visite peut commencer.

– Mais qu’est-ce que c’est que cette merde ?

– Ca s’appelle de l’art moderne Thomas.

Devant nous, la photo noire, blanche, et trouble d’un four à micro-ondes cintrée dans un cadre super kitsch. Autour d’elle, tout aussi aberrantes, pendent dix de ses petites sœurs. ça n’a ni sens ni charme. Je ne comprends pas.

– De nos jours c’est l’exposition qui fait la valeur de l’œuvre…

Aurélien essaie de justifier tant bien que mal le prix exorbitant de tous ces clichés ratés puis encadrés qu’un fou avait imaginé d’accrocher aux murs, convaincant d’autres fous que c’était des œuvres d’art.

– Tu veux dire que l’ensemble de l’exposition est une œuvre ? Je veux bien avaler ça, mais retirées de l’exposition, pourquoi les pièces qui la composent conserveraient-elles une valeur ? Qu’on achète toute l’œuvre d’accord, mais une partie seulement ça n’a pas de sens. C’est comme s’éprendre d’une belle voiture et n’en acheter qu’un peuneu !

– Un quoi ?

– Un peuneu.

– Un « pneu » tu veux dire ? »

Je tombai des nues quand mon normalien m’assura qu’il n’y avait jamais eu de « eu » avant le « n » de « pneu » mais faisais abstraction de mon émoi pour tenter de comprendre ce qu’il m’expliqua :

– C’est pas comme ça qu’il faut le voir Thomas. Imagine que cette belle voiture dont tu parles, elle ait gagnée le « Paris-Dakar »… 

– Je hais le « Paris-Dakar » et tous les enfoirés qui participent à cette course de connards !

– Bon alors disons… Une autre course ! N’importe laquelle ! Bref : la voiture a gagné, tu es bien d’accord qu’elle revêt une valeur particulière ?

– Mouais… 

– Jusque-là j’étais d’accord, mais je prenais mes précautions parce que je sentais bien que je n’allais pas être d’accord avec la suite.

– Et si tu pouvais avoir un pneu de cette voiture championne, tu ne serais pas prêt à payer plus cher que le prix d’un pneu normal ?

– Mais qu’est-ce que tu veux que ça me foute d’avoir un peuneu puisque c’est la voiture qui a gagné ?

Aurélien reprend une longue gorgée de champagne tout en me fixant de son œil, bleu, que ne cache pas son verre. J’attendais son prochain argument. Le voilà qui finissait sa coupe.

– Ouais, t’as raison en fait, c’est complètement con. Mais y a des gens à qui ça plait. Can I have some more ? demande-t-il à la serveuse. Je tends ma flûte pour l’accompagner et continue ma rhétorique :

– C’est la voiture qui a gagné, c’est elle qui a une valeur particulière parce que c’est elle qui a acquis une valeur particulière du fait de sa victoire ! Pas chacun de ses composants ! Son peuneu, tout seul, il est rien !

– Hm hm, acquiesce Aurélien dont les joues commencent à se colorer.

Cette conversation me rappelait cette fois où, tout jeune, j’avais présenté un superbe dessin à ma mère, à qui j’avais décidé de l’offrir avant de songer, compte tenu de ma réussite et des compliments que j’en obtenais, que je pourrais aussi bien le vendre, et lui avais demandé si par hasard j’étais susceptible d’en tirer le prix d’un « Picasso ». J’avais sept ans, nous venions de passer à table.

Ma mère m’affirma que même si ce que j’avais dessiné était très joli, ça n’aurait jamais la valeur d’un « Picasso » et qu’un simple gribouillis de l’artiste vaudrait toujours plus que n’importe lequel de mes beaux dessins… Absurde !

– Mais si mon dessin est le plus joli, avais-je insisté, pourquoi est-ce qu’il ne vaut pas aussi cher ?

– Parce qu’il y a plus de gens qui veulent acheter les dessins de Picasso, et plus il y a de gens qui veulent acheter la même chose, plus cette chose est rare et plus ça lui donne de la valeur, tu comprends ?

– Oui je comprends…

– Tant mieux ! interrompit mon père, on va peut-être pouvoir déjeuner tranquillement.

Je n’avais pas terminé :

« Mais pourquoi y aurait-il plus de gens qui voudraient acheter un dessin de Picasso si c’est le miens le plus joli ? »

Je commençais à suspecter ma mère de me raconter des fadaises pour pouvoir garder égoïstement le dessin pour elle : j’avais bien vu qu’elle tirait la gueule depuis que je le lui avais repris des mains et que je parlais de le vendre aux enchères.

« En plus, ajoutai-je, certain de l’amener à admettre que j’avais raison, mes dessins sont plus rares que ceux de Picasso. »

C’est mon père qui mit fin à la conversation avec une de ses nouvelles énigmes qui me réduisit au silence :

« Thomas : tout ce qui est rare est cher. Socrate a un âne boiteux. Les ânes boiteux sont rares, est-ce que l’âne boiteux de Socrate est cher ? »

Il me faudrait le temps de nombreux repas pour comprendre la question et encore davantage pour y répondre.

Des années ont passé depuis ces évènements et j’ai appris entre temps que cette question de mon père, célèbre en fait, avait pour réponse qu’un âne boiteux a peu de valeur marchande… Quand bien même il aurait appartenu à Socrate, un des plus grands philosophes de tous les temps !

Ma mère m’avait roulé. De même, cet artiste avec ses photos troubles roulait son public en le convaincant qu’il vendait des œuvres d’arts. Le public, crédule, marchait dans la combine, et c’est ainsi que le commerce du laid proliférait, un peu comme si j’arrivais à convaincre le monde entier que le bois que je touche vaut de l’or : ça paraît complètement débile, pourtant ça a déjà été fait, et c’est refait tous les jours avec des t-shirt, par exemple, qu’on enlaidit d’un gros « NIKE » et qui triplent de valeur. C’est la victoire de Midas car cette fois ce sont ses sujets qui se cassent les dents sur son or.

– Tu l’avais comprise toi la légende du Roi Midas ? demandai-je à Aurélien, Je crois que la morale vient de me sauter au cerveau.

– Moi je crois que mon cerveau vient de sauter tout court.

Et nous trinquâmes pour la quatrième fois.

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