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bagarre

Pif! Paf! Pouf!

La énième rédaction de Trompidouf (devenu « Indiana Tom ») avance bien. Je me rapproche à grand pas de la fin… Ce faisant, voici encore un passage que je ne juge plus digne de faire partie de l’oeuvre finale, mais qui est suffisamment travaillé pour que je le publie ici, en compensation des articles que, hélas, et pour le moment, je n’ai plus le temps d’écrire


Cependant que nous bavardions, une bande de jeunes indiens s’est aglutinée dans l’ouverture de notre compartiment et pousse à l’intérieur. En bordure de rangée, Polly subit des contacts de moins en moins innocents, mais qu’elle fait mine d’ignorer, tout en échangeant une moue convenue avec Alizé et Lucie. Les filles sourient. Je ne souris pas du tout. Il ne faudra pas attendre longtemps avant qu’un des Indiens lui fasse passer un bout de papier sur lequel il est écrit d’une main qui a miraculeusement résisté au secousses du train (à moins que le message ait été préparé avant ?) :

I think you are very nice. Can we be friends?

This is my email address:
eroticstranger4u@wahoo.ind

Contact me

Polly montre le message et tout le monde éclate de rire, les filles en particulier. Mais pas moi. Je cherche son auteur des yeux, à présent dissimulé par la foule de ses camarades qui semblent ravis de voir la proposition de l’un d’entre eux aussi bien accueillie. ça redouble leur audace au point qu’ils n’hésitent plus à se pencher au-dessus du décolleté de Polly ni à le commenter, en hindi.

« Sexy baby ! » lance l’un d’entre eux et c’est cette occasion que je prends pour me lever de mon siège, mais je ne saurais dire si c’est le corps où l’esprit qui a fait le choix.

« What did you say ? » grinçé-je des dents. La bouche qui a trop parlé est muette à présent, quoique légèrement entrouverte, aucun son n’en sort plus. Les lèvres sont minces et plutôt bien dessinées, les dents sont blanches et presque alignées, la langue est rose. J’en vois tous les détails et ceux du visage me parviennent en une masse compacte que je trie sans efforts en une fraction de seconde. La carrure du jeune homme, la douceur de ses traits, la distance qui nous sépare l’un de l’autre… J’ai intégré toutes ces informations à l’instant où j’ai posé sur lui mon « regard-qui-tue », une odieuse grimace mélange de colère et de haine qui contracte mes muscles faciaux et m’ouvre grand les yeux pour leur permettre d’analyser ma cible. C’est un gamin. Derrière sa silhouette dont je guette le moindre mouvement pour bondir, j’entrevois celles de ses amis, serrées les unes contre les autres. Certaines sont de taille supérieure à la mienne, mais ça on verra plus tard, pour l’instant je n’ai qu’un adversaire et c’est d’abord un adversaire psychologique.

Mais qu’est-ce que je fais là ? Debout, face à une douzaine de jeunes indiens, je suis prêt à en découdre. Par fierté sans doute, j’évite de questionner la légitimité de ma réaction. Il est trop tard pour se rasseoir. Elle s’est produite sans que j’y puisse rien de toute façon : je me rappelle avoir vaguement réfléchi à un moyen d’enrayer la course des évènements, et puis avoir entendu ce « sexy-baby » qui a actionné mes jambes. Désormais tout dépend de mon vis-à-vis. Les rapports humains ne sont pas très compliqués, nuances et emballages de formes mises à part, il s’agit d’une mécanique simple et répétitive, succession d’actions et de réactions facilement prédictibles pour qui s’alloue un peu de clairvoyance. ça vaut dans tous les domaines. Dans un rapport de force, en l’occurrence, l’ensemble devient carrément élémentaire. Soit tu te couches, soit je te cogne. Fais bien gaffe à ce que tu vas dire ou faire parce que rien ne dépend plus de ma raison mais des interprétations de mon instinct. La colère et la haine qu’expriment mon visage sont artificielles, elles donnent le message, mais je peux les faire surgir en un éclair si tu cherches la confrontation. Que décides-tu ?

Le garçon met du temps à réagir. Je perçois un mouvement de son bras, trop lent pour être une menace. Il semble indiquer quelque chose. Je détache mon regard du sien et suis son doigt pointé en direction de mon siège. Sa bouche profite de ce que mes yeux l’aient quitté pour parler :

« Sit down. »

C’est le signal.

Il utilise l’impératif. En somme il me rabroue, il se moque : il m’enjoint de regagner la banquette en méprisant mon autorité pour amuser ses potes. Il y a peut-être une autre interprétation mais je n’ai pas le temps de l’étudier, ça va trop vite. Les battements de mon cœur accélèrent. Un frisson me parcourt l’échine. L’ombre s’allonge sur mon discernement. Je me charge d’électricité. Une sensation d’invincibilité s’empare de mon corps. Je la connais bien, c’est là même qui m’envahit avant l’orgasme, ou l’exploit sportif, avant de frapper : c’est ma puissance, libre de se déployer jusqu’au plafond de sa capacité en oubliant toutes les barrières qui la retiennent au quotidien, celles qui m’ont été inculquées dans l’enfance pour que j’évite de casser la vaisselle ou de faire mal à ma petite sœur. Tous mes gestes sont dépossédés du poids de ces consignes à présent et je vais me mouvoir dans l’espace sans me préoccuper des dégâts que ça pourra causer. C’est absolument grisant d’être entraîné par le désir primaire de la destruction. Je vais le laisser faire. Comme jadis j’aurais pu m’acharner à coup de pieds sur un château de sable rien que pour le plaisir de le voir s’effondrer, mes doigts guidés par lui se recroquevillent dans la paume de ma main, mon bras se rétracte : je vais transformer lèvres, dents et langue en une vaste bouillie sanguinolente.  « C’est injuste pour ce jeune homme » « En d’autres circonstances nous pourrions devenir amis » « Et après, qu’est-ce qui va se passer… ? » sont autant de pensées qui ne me traversent pas au moment où je libère mon souffle et le ressort de mes muscles. Mon poids bascule vers l’avant… Ce faisant, mon épaule gauche rencontre un obstacle inattendu. Ce n’est pas vraiment un obstacle d’ailleurs, ses cinq branches posées sur ma peau sans y faire peser la moindre pression, c’est une main, de celle qu’un ami aurait pu poser là, sauf qu’elle appartient à un petit Indien du groupe. Je m’arrête dans mon élan.

« Sorry Sir, my friend doesn’t want to offend you and think you should go back to your sit, he will not annoy your lady anymore. »

La nouvelle me fait un électrochoc. A présent je comprends ce qu’il a voulu dire par « sit down ». Une formule maladroite, mais peut-être ne parle-t-il pas bien l’anglais ? Quoiqu’il en soit je ne peux pas être allé si loin et me rasseoir sans obtenir au moins des excuses. Même s’il m’est impossible d’expliquer l’emploi du verbe « pouvoir » dans la phrase précédente, j’en exige, et plus vite que ça.

Le jeune homme s’excuse et je me rassois, ignorant, avec sagesse cette fois, des rires du fond de la troupe qui suggèrent que j’ai été facile à calmer. Les rires se généralisent d’ailleurs, mais pas que chez les Indiens, mes potes aussi se marrent, jugeant ma réaction plus ou moins excessive. Lucie entame une conversation cordiale avec les Indiens et tout le monde s’y met, sauf moi bien sûr, non que je ne le veuille pas mais je me sens un peu gêné maintenant. Alors je réponds des sourires un peu niais à ceux qui m’adressent le regard, c’est mieux que de m’enfermer dans mon personnage belliqueux.

Lorsque les Indiens descendent du train, nous ayant chaleureusement salué, Lucie se tourne vers moi pour me demander, malicieusement : « Ca va Thomas ? »

De nombreux commentaires suivent. C’est celui de Polly qui m’énerve le plus : « Damn Tom ! Tu es vraiment violent ! »

Evidemment on est en pleine vague de métro-sexualité alors un homme qui se bat pour défendre l’honneur d’une femme c’est « has been », franchement.

– Moi je suis violent ?! Ca va oui, faut arrêter de déconner !
– Si c’est vrai ! Et tu toujours en train de raconter tes bagarres !

Aurélien émet un petit rire qui attire mon attention au point qu’il se sente obligé de commenter :

« T’es pas violent Tom, mais c’est vrai qu’on connaît toutes tes bagarres… Tes histoires de rugby etc… »

Bien sûr, j’ai eu très envie de casser la gueule à tout le monde dans les minutes qui ont suivi, mais ce n’était pas le moment de donner de l’eau au moulin. Je me suis donc tu pour réfléchir un peu. Avoir la capacité de me battre, je n’avais jamais considéré cela comme une tare et je n’allais certainement pas changer d’avis. Mais passer pour quelqu’un de violent ne me plaisait pas du tout. Pourtant il fallait bien reconnaître que ma démonstration de tout à l’heure allait droit dans cette direction. Ce jeune homme était beaucoup moins fort que moi, et pourtant j’avais été sur le point de. Pourquoi ? La réponse n’est pas si simple, elle parcourt toute l’histoire de ma vie lorsque vient le moment de frapper.

La bagarre j’ai commencé très tôt, en maternelle. On se battait à coups de pieds. A l’école mon père m’avais pris entre quatre murs pour m’avertir de me calmer. Je n’étais jamais méchant alors il me l’avait dit gentiment, mais il fallait que j’arrête de m’impliquer dans ce genre de choses, sauf si je devais me défendre. A cette époque, la bagarre n’avait pour moi rien à voir avec la violence, c’était simplement une façon d’imiter les aventures de mes héros préférés et de tester ma valeur et mon courage. Au collège je m’étais calmé, au point de ne plus savoir me défendre contre qui que ce soit, y compris contre de petits merdeux capables de me tyranniser durant toute une année. Et puis j’avais commencé le rugby où la bagarre était réservée au terrain. Mais parfois elle débordait un peu lorsque la bière des troisièmes mi-temps débordait aussi. Je ne suis pas mauvais garçon alors je n’ai jamais agressé personne, mais disons que j’ai parfois été un peu rapide à légitimer une riposte, avec ou sans succès. Je dois dire qu’à traîner en compagnie de mes coéquipiers parmi lesquels j’étais souvent le moins costaud, il était important pour moi de montrer que je n’en étais pas pour autant le moins prêt à la friction… C’est un peu triste finalement toute cette histoire.

Je regardais Hieros par la fenêtre. S’aimer soi-même et ne pas faire chier. Il était allongé sur le dos, à l’extérieur, comme porté de l’avant par la vitesse du train. Il avait un brin d’herbe dans la bouche et les yeux vers le ciel. En fait pourquoi est-ce que je me battais si ce n’était pour prouver que j’en étais capable ? Mais maintenant je savais que j’en étais capable, et mes amis, je leur avais raconté suffisamment d’histoires à ce sujet, le savaient aussi.

Alors à quoi bon ? Et puis se battre quand on n’y est pas forcé, ça a quelque chose de lâche. Parce qu’à moins d’être masochiste, on ne s’engage dans le combat qu’à condition d’avoir de bonnes chances de gagner, ce qui implique qu’on agirait différemment contre plus fort que soi. Je ne pouvais pas l’affirmer pour ne pas avoir été mis à l’épreuve mais j’avais l’impression d’avoir perdu l’envie de me battre, complètement. La « nécessité de me battre », serait l’expression exacte. En repensant à mon année de beuverie rugbystique qui resterait au demeurant un souvenir exceptionnel, je venais de perdre aussi la nécessité de boire, et même la nécessité de prouver quoi que ce soit dans peu importe laquelle des disciplines censées établir que j’étais un homme. A vingt-cinq ans je terminais mon adolescence. Baste, ce n’est pas si tard quand d’autres n’en finissent jamais.

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