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edika capote britannique

L’Inde c’est absurde comme une histoire d’Edika… Autre point commun: j’adore ça.

A chaque fois que je fais mes courses, c’est le même mystère : un vigil me rattrape, tampon à la main, pour tamponner mon ticket de caisse…

Aujourd’hui le Nabolo-Blog mène l’enquête sur ce douloureux sujet.

Je suis toujours en Inde où, je l’avoue, il m’arrive parfois d’aller au supermarché. Un supermarché Indien est l’équivalent d’une superette française, en propre, avec un ridicule petit nombre de choix au rayon « produits laitiers ». Il n’y a que quatre fromages à disposition, « vache qui rit compris », c’est vous dire ! Mais s’ils ont peu de fromages in shops, les Indiens ont en revanche trente-six milles façons d’accommoder le lait at home, en le tournant dans un sens ou dans l’autre, cent ou trois cent quarante-trois, pour obtenir des variantes de beurre et de crème plus ou moins sacrées, chacune avec des propriétés différentes…

Mais je m’égare.

Une fois que j’ai payé, en bonne et due forme, et que je me précipite pour retrouver l’odeur si particulière de la rue, malheureusement exclue de cet endroit propre et bien serpillé, je suis toujours rattrapé par un vigil à l’œil sévère, à la bouche contrite, au lobe d’oreille courroucé… Et pour cause ! Je ne lui ai pas fait tamponner mon ticket de caisse !!

J’ai eu plusieurs fois l’occasion de me demander quelle était l’utilité de cet usage étrange, et de poser la question à Mowglita et Baloota (mes gentilles hôtesses actrices et prof de psycho) sans qu’aucune ne soit capable de me fournir une réponse satisfaisante… que je suis allé chercher à la source, aujourd’hui même, au supermarché, où j’ai acheté des jus de fruits et du chocolat pour la partie de Scotland Yard de ce soir (ça nous changera du Sccrabble -_-).

Comme d’habitude donc, le vigil m’attrape par le bras et me conspue (oui, c’est un vrai mot marrant de la langue française). Je vous traduis ses paroles de l’anglais parce que vous êtes encore nombreux à résister à l’influence de ces connards qui ont brûlé Jeanne d’Arc (never forget) :

– Tampon ! Tampon ! Donner ça, je besoin tampon !
– Ah oui, c’est vrai. Mais pourquoi d’ailleurs ?
– Tampon ! Tampon !!* (*ça passe mal à la traduction mais le vigil parlait peu l’anglais… C’est donc bien ce qu’il m’a dit sauf que ça n’avait pas l’air aussi débile qu’à l’écrit…)
– Oui, oui, mais pourquoi ?
– Procédure ! Je besoin tampon !
– Mais, je veux dire, quelle est la raison pratique ?
– Procéd… hmm… Attend. Viens. Viens.

Le vigil s’approche d’un caissier, lui glisse quelque chose en hindi que je ne comprends pas ; peut-être pas qu’à cause de la langue car le caissier ne comprend pas non plus. Il renvoie le vigil vers le chef-caissier qui m’interroge aussitôt après :

– Monsieur ?
– Bonjour monsieur, c’est juste que j’avais une question. Par pure curiosité, je voulais savoir : pourquoi est-ce qu’on doit faire tamponner son ticket de caisse en sortant ?
– Ah mais c’est la procédure ! répond le chef caissier (et le vigil d’approuver, façon : « Eh toc ! Je te l’avais dit ! »).
– Je comprends bien monsieur, le rassuré-je, mais il doit bien y avoir une raison pratique à cette procédure, non ?
– Oui, oui : c’est pour éviter que les clients… hmm… Attendez.

Le chef-caissier s’entretient avec le caissier et le vigil puis, à l’issu de cet échange peu fructueux me redemande à nouveau de patienter. Je le vois disparaître quelque part au fond du magasin. Entre temps, d’autres employés, curieux et disponibles, sont venus s’intéresser au problème (d’autant que je suis le seul blanc du coin). Le chef-caissier met un moment à revenir ; profitant qu’il n’y ait personne à proximité, le caissier me susurre :

– Il n’y a pas de raison pratique…
– Vraiment ? Mais alors pourquoi vous le faite, il doit bien y avoir une origine…
– Non, me répète-t-il, la voix un peu plus basse, comme s’il trahissait un secret, il n’y a pas de raison…

Je comprends que j’ai peut-être mis le doigt sur quelque chose de gros, sur LA faille du système, sur la vérité du pourquoi du comment de la révolution future qu’il faut lutter contre la tyrannie, et je m’émeus des regards pleins d’espoir que tous ces caissiers et vigils tournent vers moi… Je me marre aussi, en voyant revenir le Chef Caissier accompagné du responsable du magasin : à partir de là je sais que je vais écrire un nouvel article.

Le responsable est passablement énervé :

– Bonjour Monsieur, que puis-je pour vous ? me demande-t-il vivement.
– Eh bien voilà, c’est à propos du tampon sur le ticket de caisse, je me dem…
– C’est la procédure !
– Oui, mais je me demandais pourquoi ? Il doit bien y avoir une raison pratique à cette procédure… Non ?
– Evidemment Monsieur, c’est tout simple : c’est pour éviter que le client s’en aille puis revienne, le ticket à la main, en clamant qu’il a oublié d’emporter tel ou tel produit qu’il a bien payé, preuve à l’appui.
– Aaah ! m’exclamé-je, tout s’éclaire ! Donc, si je comprends bien, en admettant que je quitte le magasin sans avoir reçu de tampon, et que je revienne avec mon ticket de caisse, je serai en droit de réclamer les produits qui sont sur ma liste, c’est bien ça ?
– Ah mais pas du tout.
– Ben alors, c’est quoi la différence ?
– Ecoutez monsieur, c’est comme ça dans tous les supermarchés. C’est la procédure. Ici c’est un supermarché, alors on applique la procédure, voilà. Allez voir dans les autres supermarchés et vous verrez qu’ils vous diront tous la même chose !

Là le responsable commence à vraiment s’énerver. Murmures dans l’assemblée ; brouhaha ; bruit de foule.

– D’accord, d’accord, je comprends, c’est la procédure, je demandais juste par curiosité… En fait vous êtes obligés de faire comme ça… Peut-être… à cause… d’une loi ou quelque chose ?

Le responsable bondit sur la perche :

– Voilà, c’est ça, c’est à cause d’une loi.
– Ah mais je comprends, je comprends !

Serrement de mains, embrassades affectueuses, rires, diner aux chandelles… Quel malentendu mes amis, quel malentendu ! Et dire qu’on était passé à deux doigts du conflit armé. Je me suis fait tamponner le ticket de caisse et tout le monde est reparti le cœur léger vers ce qu’il avait à faire… Mais pour combien de temps ? Combien de temps encore, ces gens accepteront-ils de vivre dans les ténèbres après avoir entraperçu la lumière ? Ils sont des millions dans ce pays, à se laisser tamponner le ticket de caisse sans savoir pourquoi. Aujourd’hui j’ai planté la graine de la rébellion. Mais, demain, le combat continue ; demain j’écris au parlement indien pour lui demander : « POURQUOI ? »*

*mais il se peut aussi que j’ai la flemme.

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