Sélectionner une page
Theatre

Toc… Toc… Toc…

En bon philosophe de l’Aventure, j’adorerais essayer tous les métiers du monde. Grâce à Valentine que j’étais venu applaudir à plusieurs reprises avec ses camarades de « Les fils de… » : Sébastien Chartier, Pauline Lefèvre et Cathy Puech, je me suis retrouvé sur scène hier soir, au théâtre du Point Virgule, avec d’autant plus de plaisir et d’émotion que c’était dans une pièce dont le spectacle m’avait enchanté… en tant que public.

La rencontre :

Il y a une semaine à peu près, encore admiratif, pour la troisième fois, de leur hilarante prestation, j’ai ajouté « Les fils de… » à mes contacts Facebook. Deux jours plus tard, Valentine appelait au secours pour qu’on l’aide à repeindre son appartement… Ceux qui suivent cette rubrique de la « Philosophie de l’Aventure » savent qu’une nouvelle expérience ne se refuse pas (voir les articles connexes) ! Je me suis donc rendu chez elle pour massacrer les murs de sa cuisine (je vous raconterai cette histoire une autre fois), puis dans un gouter d’anniversaire pour jouer les animateurs assistants en tant que « Pipoto, le clown rigolo » (ça aussi c’est une autre histoire). Et lorsqu’elle m’a proposé de jouer le rôle du « valet » dans « Les fils de… » j’ai bien entendu bondi sur l’occasion.

Le rôle :

Evidemment il ne s’agissait pas d’un rôle trop complexe, comme elle l’explique elle-même dans son interview sur casting.fr : le rôle du valet peut être révisé la veille pour le lendemain, et c’est un peu comme ça que ça s’est passé.

J’ai reçu mon texte (quelques lignes) le vendredi et j’ai fait un semblant de répétition avec Valentine en allant chercher son linge avec elle à la laverie, quelques heures avant le début du spectacle. Elle n’a pas été très exigeante sur ma manière de jouer (expression du visage, déplacements), elle a juste coupé court à mes fantasmes de roulade par terre, de grimaces exagérées et de sauts périlleux. En revanche, elle a été beaucoup plus pointilleuse sur la prononciation. J’ai appris des choses : qu’au théâtre, il faut sur-articuler et finir ses phrases plus haut qu’on ne les a commencées pour bien être entendu et compris du public. J’ai aussi appris que je prononçais « histwar » plutôt que « histoire », bref, que derrière un jeu de scène qui peut paraître aussi naturel et spontané que le leur, il y a un travail acharné sur chaque détail qui permet, une fois les automatismes acquis, de laisser place  à l’innovation et la spontanéité.

Pour résumer mon rôle brièvement : le valet est debout sur scène, dans le fond, impassible du début jusqu’à la fin de la pièce qui se conclue sur son intervention. Il a aussi un court moment, seul sur scène, vers la fin du deuxième acte (passage dépourvu de texte).

Le grand soir :

J’étais attendu à 21h00, dernier délai, au théâtre du Point Virgule, de manière à accéder aux loges avant que la pièce qui précédait la notre ne commence. En retard, je cours dans les rues avec ma valise à roulette sur l’épaule : j’ai entassé dedans tout ce qui pourrait me servir de costume de valet potentiel, inclues les pantoufles que j’ai achetées un peu plus tôt à défaut d’avoir sous la main des chaussures dignes de ce nom : pour un valet d’intérieur ça peut faire bien.

Je retrouve Valentine, Sébastien, Cathy et les suis dans les loges. C’est bas de plafond, il y a des costumes et des accessoires improbables qui trainent un peu partout. Un grand miroir tapisse tout un pan de mur, c’est là que Valentine et Sébastien s’installent pour se maquiller, Cathy de son côté repasse tranquillement son costume. Pauline arrive un peu après, des studios de Canal + où elle effectue ses sketchs météorologiques quotidiens.

Ca rigole pas mal, les blagues fusent mais c’est du domaine perso’ : rien à voir avec la pièce. Je suis ravi d’assister à ce moment privilégié, troublé aussi de me retrouver de ce côté du rideau avec des gens dont le talent  m’impressionne tellement. Tout à coup Cathy, qui a fini de se préparer, vient s’asseoir à côté de moi. Elle ne dit rien, elle a changé. Comme je la regarde avec insistance elle me glisse simplement : « Ca y est, je suis dans mon rôle. »

Pauline et Valentine, une fois prêtes, s’occupent tour à tour de mon look. Valentine innove sur la coupe de cheveux : elle me les dresse tous sur la tête avec du gel, et me passe un coup de maquillage. La sensation est bizarre parce que Valentine, déjà habillée en Mimouna, son personnage, continue d’être Valentine, et que je connais les deux femmes mais que j’en ai deux impressions différentes et qu’à ce moment précis on dirait qu’elles sont mélangées.

Avant-scène :

Le public attend dehors pendant que nous préparons la scène et disposons les éléments du décor. Dans les loges j’ai à peine eu le temps de répéter avec Sébastien, Pauline et Cathy la scène où nous interagirons. Je suis censé les tuer à la fin de mon texte mais j’oublie à chaque fois : il faudra pourtant que je m’en rappelle le moment venu, car ce n’est qu’après leur mort que Valentine, alias Mimouna, doit réapparaître sur scène.

Une fois le décor installé, on nous signale que les spectateurs sont prêts à entrer dans la salle. Les autres se dirigent vers les loges, moi je dois rester debout, immobile, le regard fixe pendant que les spectateurs s’installeront puis jusqu’à la fin de l’acte II. Bien sûr, j’ai dit à tous mes amis du coin que je jouais ce soir, et Godino a juré de venir pour « ne pas manquer une occasion de se foutre de ma gueule pour les quatre années à venir ». J’avale ma salive le plus discrètement possible en plongeant dans ma concentration, je choisis un point fixe en face de moi, pour éviter de regarder la salle et les spectateurs qui entrent à présent : évidemment ce connard de Godino vient s’asseoir juste à cet endroit là, je le vois vaguement taper des mains d’excitation tout en jubilant… Je me mords la joue pour ne pas rigoler. Je pense à la confiance que m’a faite Valentine en me donnant ce rôle et résiste. Puis les lumières s’éteignent, à ma droite, dans les coulisses, j’entends mes camarades d’un soir qui chuchotent :
– C’est la première fois que Nabolo monte sur scène ce soir…
– Il faut lui dire « merde »
– « Merde » Nabolo !
– « Merde » !
– Attend je lui ai pas dit, ah trop tard, ça commence…

Les projecteurs s’allument et je les reçois en pleine face. Ca pique les yeux mais ça a le considérable avantage de soustraire Godino à mon regard.

Les deux premiers actes :

Je n’ai rien à faire hormis demeurer immobile, et ce n’est pas si simple… J’ai beau avoir vu la pièce trois fois elle me fait toujours autant rire, et celui du public m’est communicatif. Je me concentre sur un point imaginaire, devant moi, tout en avalant la lumière des projecteurs par la rétine, au point d’avoir les yeux qui piquent et des larmes au coin des paupières que je cligne sans arrêt. Evidemment, le public n’en a rien à foutre mais je me mets une pression terrible en imaginant que tout le monde me regarde. Pour éviter de rire, je me récite mon texte et visualise ce que je dois faire… A la fin du premier acte je dois notamment ouvrir et fermer les rideaux, mais au moment de m’exécuter je suis perdu dans le noir, mes rétines closes par la lumière des projecteurs sont incapables de trouver les rideaux et ma main se referme plusieurs fois dans le vide.

Enfin dans les coulisses, j’essaye de glaner encore un ou deux conseils avant ma première vraie intervention, toute proche. Valentine m’envoie gentiment paître avant de s’en excuser, comme revenant sur son réflexe premier, en m’expliquant qu’elle a trop de pression et qu’elle n’a pas de temps pour ça, ce que je comprends parfaitement. Chaque seconde de cet entracte compte pour eux, et leur permet de se plonger dans la suite de leur rôle… Il faut dire aussi que la pièce a du rythme, c’est le moins qu’on puisse dire. Valentine lâche : « C’est bon, ils rient mais faut pas baisser la pression ! On les tient pas encore, on doit pas les perdre avant la fin du deuxième acte ! ».

En remplaçant « acte » par « mi-temps » j’ai l’impression de me retrouver en plein match de rugby.

Fin du deuxième acte :

Après un passage dansé, mon personnage est censé attraper Valentine par l’épaule et la pousser violemment dans les coulisses, énervé par sa prestation.

Valentine danse sur scène, je stresse, ça va être mon tour. Elle termine et se positionne juste devant moi. Je la saisis par l’épaule et je la balance dans les coulisses… Elle se débat et m’insulte, en lâchant un truc du genre « Pas si fort pauvre con ! » mais je n’en suis même pas sûr car je ne suis plus sûr de rien. Est-ce que ça fait partie de la pièce ? Nous n’avons pas révisé ce passage ensemble et elle est tellement crédible que je me demande si je ne l’ai pas vraiment poussée trop fort… Olala ! Bon, c’est à moi. Je suis seul sur les planches et je dois jouer une courte scène. Bizarrement je me sens assez, voir très à l’aise, beaucoup plus que lorsque je n’avais rien à faire. Je m’avance, je fais ce que j’ai à faire. Le public rit, j’ai le sentiment qu’il comprend ce que je suis en train de faire et ça m’encourage. Sébastien est censé m’envoyer un signal des coulisses pour me dire à quel moment enchainer sur la suite. Le signal ne vient pas. Je commence à m’inquiéter, même s’il ne s’agit que de quelques secondes, je dois faire quelque chose pour occuper le temps, je change de position, je fais une deuxième mimique, le signal arrive et tout se termine, plutôt bien. Ca me donne confiance pour la suite.

Fin de la pièce :

Un acte plus tard, tout va bien. Valentine ne le sait pas mais je l’ai entendu s’inquiéter dans les coulisses : « J’espère que le valet va pas merder sur le troisième acte. » Ca augmente un peu la pression mais je me sens bien, ma première tentative de jeu est passée et je me concentre encore en pensant à la confiance qu’elle m’a faite et dont je me dois d’être digne.

Mon moment approche. Les autres sont tous devant moi, sur scène, ca va bientôt être à moi d’intervenir, à la deuxième répétition du refrain qu’ils sont en train de chanter. Pour être sûr de ne pas me tromper, je compte avec mes doigts que j’ai gardés cachés dans le dos. Valentine chante le refrain une première fois, elle le répète en chœur avec les autres, plus qu’une et c’est à moi… Tiens, c’est bizarre, Valentine semble bloquer sur la dernière note… Je ne le réalise qu’à peine tellement je suis concentré sur ce que je devrai dire une fois qu’elle aura enchainé. Mais elle n’enchaine pas. Sébastien se retourne discrètement et me chuchote : « C’est à toi… » Putain de merde ! Bon j’ai pas le temps de réfléchir, je m’avance et je balance la première phrase de mon texte. BOUM ! C’est comme appuyer sur un interrupteur qui déclenche la suite des évènements : les autres poursuivent, l’action repart, mais moi je suis complètement déstabilisé et je ne sais plus ce que j’ai à faire. J’ai l’impression d’être un bonhomme en plomb du décor d’un bocal à poissons : mes camarades virevoltent autour de moi en agitant leurs nageoires tandis que je suis prisonnier de mon scaphandre, cloué aux planches, tout au fond.

La partie du rôle que j’ai le plus répétée me revient, ô réflexe salvateur ! Je lance mes trois phrases aussi bien que possible, puis la quatrième, fatale, que je n’aurais pas du dire à ce moment là, oubliant complètement de tuer Pauline et Sébastien comme je l’avais fait déjà lors de notre répétition dans les loges. Résultat : Valentine, sortie de scène, trompée par ce qu’elle a entendu, fait sa réapparition, tandis que Sébastien me glisse « Tue-nous, tue nous ! ». Alors là c’est la panique dans ma tête, merde. D’un côté l’apparition de Valentine m’incite à enchainer, de l’autre je me dis que la cohérence de la pièce va en prendre un coup si je ne tue pas Sébastien et Pauline d’abord. Alors je les tue puis on enchaine, j’ai une boule de culpabilité, de honte et de trac qui grossit dans le ventre mais il faudra faire avec, la fin n’est pas loin de toute façon, et le public semble toujours avec nous, ça m’aurait probablement gelé de le sentir interloqué. Encore une dernière scène douloureuse où je tue Cathy, mais les pétards de mon flingue ne marchent pas. Cathy se décide néanmoins à mourir après mon deuxième essai raté sur la gâchette et je crie un maladroit « PAN ! » deux secondes après. La dernière phrase qu’il me reste à dire je la dis comme je l’ai répétée, en omettant complètement les corrections de dernière minute qu’on m’avait conseillées : il n’y a que les réflexes qui restent.

Au revoir :

Au moment de saluer le public je ne sais simplement pas quoi faire. De toute façon ce qui me préoccupe c’est que Valentine et les autres m’en veuillent autant que je m’en veux… Mais en rentrant dans les loges tout le monde est de bonne humeur, la pièce s’est globalement bien passée, et le public est enchanté. Mes amis qui n’ont jamais vu la pièce avant et qui m’attendent à la sortie me rassurent, ils n’ont pas vu ce que j’avais foiré. Ca paraît difficile à croire et pourtant ! Les autres, en revanche, ne se privent pas de me taquiner. De mon côté je suis complètement perdu et il me faudra une bonne demi-heure pour m’en remettre.

Quand je vois l’aisance avec laquelle les autres jouent sur scène, sont capables d’improviser et de faire rire, ou de rattraper leurs faux pas et ceux de leurs partenaires, sans compter le stresse antérieur à l’arrivée sur scène, l’organisation de pareil spectacle, les répétitions, l’esprit d’équipe à gérer, etc… Je réalise à quel point on ne s’improvise pas comédien : c’est un métier !

Pin It on Pinterest

Share This