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EF – on adore les séjours, on n’admire pas toujours la compagnie.

Comme souvent sur l’EXCELLENT Nabolo-blog, cette nouvelle aventure commence dans le lit d’une jeune fille, de nationalité suédoise cette fois, et tout ce qui s’ensuit : blonde, belle, pas timide. Elle est plus jeune que moi, elle doit avoir seize ans, et les hasards de l’amour nous ont rassemblé sur le matelas une place d’une chambre d’hôtel maltais qu’elle partage avec une compatriote de même standing, laquelle est présente, elle aussi, en pleine conversation avec un de mes camarades de fortune. Il fait chaud, les habits et les cœurs s’envolent sous les rondes régulières et rassurantes d’un ventilateur bienveillant… Mes doigts dansent sur sa peau de satin, dorée au soleil méditerranéen mais made in les fjords, un drakkar ou un lit Ikéa… Sans mauvais jeu de mot : le bonheur est à deux doigts. SOUDAIN, on tambourine à la porte, on s’énerve, on cogne, on crie et pire : on ouvre !
–          NABOLO !! QU’EST-CE QUE TU FAIS LA ?!
La furie en t-shirt bleu qui vient de faire irruption n’est pas une petite amie trahie mais ma « leader », c’est-à-dire une sorte de monitrice chargée d’organiser nos vacances et de veiller à notre bien-être général, en théorie, mais surtout de m’emmerder, dans la réalité.
–          TU TE RHABILLES IMMEDIATEMENT, C’EST PAS UN BORDEL ICI !!!
Son visage vire au rouge pivoine au-dessus de son t-shirt bleu (ça jure) marqué des lettres « EF », initiales de l’organisme auquel mes parents ont confié leur petit chéri, pour qu’il apprenne l’anglais en s’amusant dans un milieu multiculturel enrichissant : trois semaines d’abus de boisson dans Paceville, le Tijuana Maltais… Et la fois où j’étais tellement bourré que je n’arrivais plus à mâcher… et celle où j’ai cassé les portes de l’hôtel à coups de pied… et cette bagarre avec les Maltais… mais quelles vacances j’avais passées ! C’était avec EF, c’était à Malte, c’était il y a douze ans.

L’antre de la bête… Qui l’aurait cru ? J’allais devenir l’un d’eux !

RECRUTEMENT

Je vous l’ai déjà dit dans je ne sais plus quel article (faut suivre !), j’ai récemment fait une liste de plein de trucs marrants à faire avant de mourir (vu qu’il ne me reste plus que 17.875 jours à vivre, si j’ai du bol). C’est ainsi que je décidai, entre autres choses, de postuler chez EF, en tant que « leader », un job d’étudiant ridiculement peu payé (750€ pour trois semaines de boulot 24h/24 nourri/logé avec de la merde) : parfois j’ai l’impression de vivre ma vie avec dix ans de retard, mais c’est pas désagréable.

L’entretien s’est bien passé, et quoiqu’il n’y ait normalement plus de mission disponible pour cet été, ma sympathique interlocutrice a mis mon CV de côté : des fois qu’un désistement m’autorise à revêtir le fameux t-shirt bleu.
Et les désistements, à vrai dire, ça n’a pas manqué : un, deux, trois… à des dates qui ne convenaient pas, et pour des destinations britanniques qui ne me disaient guère. Plus jeune, j’étais parti avec EF là-bas aussi, mais l’organisation en bonne et due forme de ces summercamps non-maltais m’avait rendu ces séjours moins inoubliables.

Finalement arrive le bon coup de fil : Malte, aux dates idéales. Je prends ! Départ dans cinq jours, et micro-formation avant.

(micro) FORMATION

J’ai pris le train pour Paris le lundi suivant, afin de suivre une « formation accélérée » aux locaux d’EF avant mon départ du lendemain. Je suis bien accueilli, par une équipe jeune et sympathique : des stagiaires ou de jeunes travailleurs en situation précaire qu’EF exploite pour trois fois rien. Mon interlocutrice est cette même demoiselle qui m’a fait passer l’entretien : sympa, pro, humaine. Ses qualités lui permettent de me faire passer ce message que je refusais d’entendre : pour être un bon leader, au début, il faut être sévère.

Moi, en train de faire preuve de sévérité à l’encontre d’un jeune voyou.

La sévérité, c’est le maître mot de la formation de leader. Cette leçon m’est rappelée partout sur ces milliards de fiches qui remplissent mon sac « Staff EF » (en cadeau avec mon t-shirt), et encore plein d’autres fois par ma formatrice quand je lui décris mon approche pédagogique plutôt cool… voire libertaire… presque libertine : je suis fermement décidé à ne jamais faire subir à quiconque ce qu’on m’a fait subir à moi, en intrusions, en interdictions, etc. J’abdique pourtant, à l’issue de la conversation, et c’est en relisant mes fiches que je repars en métro, destination rue Montorgueil pour un petit apéro entre amis.

Extrait tiré de ma fiche de formation :

[…] Conclusion
« Le leader doit être particulièrement autoritaire et stricte au début du séjour (surtout les 3 premiers jours), pas de compromis, il contrôle la situation. Les jeunes testent le leader dès le début et s’ils voient un leader faible, le séjour va devenir un véritable ENFER, vous dormirez peu car ils tenteront de sortir le soir et ainsi de suite, inversement si le leader s’affirme au début, le déroulement du séjour se fera dans les meilleures conditions, le jeune respectera le leader et les règles et passera des moments excellents pendant le séjour. Un leader performant, un séjour plus agréable pour tous. »

DEPART

Dire que c’est là que tout a commencé… à la fin on peut même trouver quelque chose de « magique » à un carrelage d’aéroport.

L’apéro a duré jusqu’à deux heures du matin. En me réveillant pour être à dix heures à l’aéroport je constate avec amertume que je suis toujours bourré.
–          Merde… quel con !
Ca risquait de pas le faire pour ce premier contact avec les trente gamins dont on m’avait confié la charge, des « jeunes » qui, si j’avais bien compris mon brief’, représentaient la menace !!!
–          M’en fous, c’est l’aventure… Au moins ils seront tout de suite fixés, m’auto-rassurais-je avec détermination, tout en m’endormant sur mon sac, bercé par les miaulements langoureux du RER… Ah, Muses, ne me laisserez-vous donc jamais en paix… ?

Arrivé à l’aéroport je me perds et ne parviens que pile à l’heure au lieu du rendez-vous : ciao le quart d’heure d’avance recommandé. Des parents sont déjà là, je me rappelle vaguement qu’on me présente deux jeunes filles dont j’oublie instantanément les visages et prénoms. J’essaye d’avoir l’air sympa et sûr de moi, mais dans ce contexte, c’est pas gagné ! Ma formatrice de la veille m’a expliqué que je devais récupérer des papiers blabla, des fiches sanitaires trucs-machins et des règlements signés par les parents et les gamins : de ceux qui m’autorisent à les renvoyer chez eux à la moindre infraction, c’est-à-dire (et principalement) s’ils n’assistent pas à leurs cours d’anglais ; s’ils me manquent de respect ; s’ils n’assistent pas à nos réunions (une par heure) ; s’ils ne sont pas chacun dans leur chambre à 23h en semaine et minuit le week-end ; s’ils consomment de l’alcool ; etc. …et qu’ils soient majeurs ou non, c’est tout idem.

Une bande de jeunes sauvages (et encore, là y en a pas la moitié!)

Les visages se multiplient, je suis rapidement débordé. J’arrête de me présenter aux jeunes pour ne plus m’intéresser qu’aux parents, avant de ne plus m’intéresser qu’aux fiches qu’on me tend les unes après les autres. Je suis toujours un peu patraque mais je dessaoule rapidement (tu m’étonnes). Et puis, comme cette fameuse cavalerie qui arrive toujours à temps, des tuniques bleues apparaissent dans mon champ de vision : ouf ! Sauvé ! Ce sont d’autres leaders, chargés d’escorter les « jeunes » jusqu’à moi depuis les gares et aéroports de Paris. Parmi eux il y en a même une qui voyagera avec moi, une leader spécialisée en convoyage de jeunes. Elle prend les choses en mains :
–          Fiches sanitaires et règlements signés s’il vous plaît ! Chacun à votre tour, vérifiez que vous avez bien tous vos passeports, ou la carte d’identité avec autorisation de sortie du territoire !
Pas bête de rappeler cette histoire de passeport, d’autant que deux jeunes les avaient oubliés… Ah les cons ! Mais comment peut-on oublier un truc pareil ?! C’était donc ça, des « jeunes » : des êtres capables de commettre les boulettes les plus évidentes. Ils ont immédiatement chargé leurs parents de récupérer les passeports oubliés. Certains parents ont commencé à s’engueuler en s’entre-accusant de négligence ou de qui de quoi devrait se taper l’aller-retour, mais perso je m’en foutais, ma préoccupation du moment étant de mettre la main sur un chewing-gum ou un tic-tac : j’avais une telle haleine de charognard que je n’osais même plus parler.

Ca c’était pour le premier contact. Par chance, et grâce aux deux boulets qui avaient oublié leurs passeports, on a eu un peu de temps devant nous, ce qui m’a permis de recouvrer mes esprits, décuver et mettre la dent sur un tic-tac. Du coup j’ai recommencé à parler. Il y avait deux jeunes sur ma gauche, isolés l’un de l’autre par deux mètres de rien. Je suis allé leur demander leurs prénoms qu’ils m’ont donné sans enthousiasme, peut-être parce que c’était la deuxième fois que je le leur demandais. Mieux valait rester parmi les tuniques bleues pour le moment, chercher à en apprendre davantage sur mon nouveau métier pour gagner un peu d’autorité au sein du groupe : c’était moi le leader principal après tout, merde ! D’ailleurs j’avais au moins dix ans de plus que mes collègues, on n’allait pas tarder à reconnaître mon autorité. Visage en mode confiance, regard acéré :
–          Alors les amis, de quoi vous parlez ?
Silence. Mes chers collègues s’échangent des  coups d’œil, puis :
–          On devrait peut-être pas t’en parler mais c’est vraiment la merde à Malte… Y a deux Français qui se sont fait faucher par une bagnole au mois de juillet. Déjà que l’an dernier y a un Allemand qui est mort en tombant du balcon…
–          C’est une blague ?
–          Non, mais le pire c’est l’histoire de la petite Russe qui a été kidnappée pendant une semaine cet été, et qu’on vient de retrouver morte, le crâne défoncé, dans un tas d’ordure… EF cherche à étouffer l’affaire, mais ça commence à filtrer…
–          C’est re-une blague ?
–          Non. On pense qu’elle a été droguée et enlevée par un réseau de proxénètes… C’est possible, il y en a plein à Malte.

Paceville. J’ai pris cette photo en montant sur le toit de l’immeuble où j’avais résidé, il y a douze ans.

EF Malte avait changé en douze ans. D’un modeste camp d’été qui devait accueillir quelques centaines d’étudiants simultanés on était passé depuis à une grosse machinerie, un truc monstrueux : huit milles étudiants EF au plus fort de l’été, répartis un peu partout sur l’île mais particulièrement dans et autour de Paceville (NB : astucieusement rebaptisée « St Julian’s » sur le catalogue EF alors que c’est le nom de la ville d’à côté…), qui peut se décrire comme une sorte de carrefour géant de fast-foods, de bars et de bordels. Des drapeaux EF partout (même dans les boîtes), des logements EF mitoyens des bars, chambres d’hôtels partagées entre les étudiants et les fêtards à petits-budgets d’Europe : les recalés d’Ibiza et de Majorque venus boire et copuler sur un caillou plus abordable. Des colonnes d’adolescentes scandinaves en micro shorts circulant pour se rendre en cours, au travers de masses humaines méditerranéennes et testostéronées, c’est ça qu’était devenu EF Malte : Enrichissement First, sécurité après. Et c’est là que j’emmenais mes trente « jeunes »… La sévérité n’était peut-être pas une arme à sous-estimer pour ramener mon groupe sauf et entier.

ARRIVEE

Les passeports sont arrivés à temps et nous avons pu partir sans encombre, bien qu’y en ait encore eu un pour me faire le coup du « j’ai-emporté-deux-valises-parce-que-y-a-une-limite-de-poids-mais-j’ai-pas-vu-de-limite-de-nombre ». Même les parents s’y sont mis : en s’engueulant avec la responsable de l’enregistrement. D’habitude j’arrive bien à me projeter dans l’avenir et à visualiser ce que sera ma relation future avec des gens dont je suis amené à partager plusieurs semaines de vie. Mais là, néant ! Trop de visages, et surtout je ne suis pas n’importe qui, au sein de ce groupe, je suis le référent.
–          On peut aller aux toilettes ?
–          Non.
–          Je peux acheter du crédit pour mon téléphone ?
–          Non.

Paceville – photo soft trouvée sur internet

Une des techniques recommandées par ma formatrice était de répondre « non » à toutes les premières permissions qui me seraient demandées.
–          Retournez à vos places.
Je commençais à m’y faire à l’autorité/la sévérité ! C’était amusant finalement : tu dis un truc et les mecs t’obéissent, tu sais pas trop pourquoi. Ils pourraient faire n’importe quoi, foutre le bordel, mais quand je répète « Retournez à vos places » pour la deuxième fois, alors qu’ils se sont (fatalement) assis n’importe où dans l’avion, l’appréhension de cette mystérieuse chose qui « pourrait se passer s’ils me résistent » traverse leur regard et pouf, ils m’obéissent. Ca me met en confiance, je sens que c’est bien moi l’Alpha du groupe, le capo, le boss, le patron. J’en profite pour me rappeler que j’ai trente ans et qu’avec mon crâne fraîchement rasé par un Maya, j’ai l’air de revenir du front (alors qu’en fait je m’y rendais). Ces p’tits cons pouvaient trembler !! Je ne savais pas encore que, trois semaines plus tard, ils seraient tous devenus mes amis et que je supplierais un passager de bien vouloir m’échanger son siège pour que je puisse m’asseoir à côté d’eux… En attendant je m’asseyais à la place qui m’était dévolue, voisine de celui qu’on appellera plus tard « Mat’ le fou », et qui pour l’instant n’était qu’un enfant timide, répondant par monosyllabes.

On a atterri sans encombre. J’ai fait ranger les jeunes sur le côté pour les compter, histoire de me donner un petit air pro (NB : j’ai appris plus tard que, dans le milieu, on compte plutôt avant le décollage) et leur octroyer une pause pipi. Une fois que tout le monde est revenu des toilettes j’ai mis la troupe en marche… et c’est là que « La question » est venue me demander s’il pouvait aller pisser. « La question », c’est un de mes jeunes qui se révèlerait parmi les plus attachants, mais aussi le plus inapte à me poser la bonne question au bon moment. Un spécialiste des « quand est-ce qu’on arrive ? » et des « où est-ce qu’on va ? », la hantise du leader « spontané » (pour ne pas dire mal informé et/ou désorganisé = moi).
Je l’ai scruté un moment :
–          Tu te fous de ma gueule ? On vient de faire une pause spécialement pour ça.
–          Ah ? J’ai pas entendu. Alors je peux ?
–          Non.
–          D’accord.
Et « La question » a rejoint la troupe, me laissant, incrédule, lui emboîter le pas…

En dehors de l’aéroport, il faisait une chaleur à fondre. Mes p’tits Français ont donc massivement décidé de se rafraîchir la gorge avec de la nicotine chaude, faisant montre de cet asservissement aux multinationales du tabac si caractéristique des ressortissants de notre grande et belle nation (d’après les observateurs étrangers).

J’en ai profité pour m’éloigner et faire la connaissance de Robin, mon « local leader », mon side-kick : soit le leader maltais chargé de m’épauler sur place, pendant le reste de notre séjour. Il avait organisé des mini-bus pour nous amener à l’hôtel, et ainsi fut fait.

PRESENTATION

Paceville – photo ultra soft trouvée sur internet. Là-dessus on dirait presque que l’ambiance était décente…

Le premier hôtel où nous avons débarqué n’était pas le bon, le deuxième si, enfin si je puis dire. « On » a mis une grande salle à notre disposition où j’ai rassemblé tout le monde. « On » c’est le responsable EF de l’hôtel et mon responsable EF local, à qui je devrai rendre des comptes et qui aurait la pénible charge de renvoyer les élèves chez eux, aux frais de leurs parents, s’ils enfreignaient une des 200.000 règles du règlement. Le père fouettard quoi, dont je n’arrivais pas trop à me soucier pour le moment, trop occupé que j’étais à travailler ma relation au groupe et à chercher à prendre des allures de chef… Mais tout ça m’est passé d’un coup quand je me suis présenté aux étudiants (chose que je n’avais pas encore faite officiellement) en tant que « Je suis votre leader, c’est avec moi que vous allez passer les trois semaines qui viennent !! »

Cette déclaration enthousiaste n’a déchaîné aucun applaudissement. Pas de holà, de cris de guerre ou de chaises qu’on fracasse… Pas même un sourire en fait, juste un mot : « Génial… » prononcé parmi la foule de trente bouches sur un ton puant le désespoir, la déception, le « c’est quoi ce gros con ? »… Eh ! Mais ça devait pas se passer comme ça ! Je voulais qu’on soit bien, moi, tous ensemble ! Qu’on s’éclate, qu’on se marre ! Je voulais être votre GTO, me jugez pas déjà !!!

GTO, alias Great Teacher Onizuka: l’histoire d’un ancien voyou qui devient professeur, et tisse avec ses étudiants des liens exceptionnels!

Mais devenir GTO, ça se mérite.

Cinq minutes plus tard, je les faisais tous asseoir en cercle, pour « faire un petit jeu ». Trente têtes étaient en train de juger mes faits et gestes, mais quoi qu’elles en pensent (et j’ai appris plus tard qu’elles pensaient, tout du moins à l’aéroport, que j’avais l’air complètement paumé), leurs corps m’obéissaient toujours qui déplacèrent trente chaises presque instantanément.
–          C’est un jeu simple, on commence par dire nos prénoms, tour à tour. Moi c’est Nabolo, et toi ? demandais-je à la personne à ma gauche.
C’est bizarre d’ailleurs, mais je ne saurais pas dire avec certitude qui c’était… Si mes trente jeunes sont devenus trente potes, ma mémoire n’a pas retenu grand-chose d’eux avant que je retienne leurs prénoms. C’est sans doute pour ça que les prénoms sont si importants (considérations hautement philosophiques que je reporte à plus tard).
–          On joue de la manière suivante, dis-je une fois que tous eurent fini de se présenter, toi, à ma gauche, Peluche, c’est ça ? Tu commences : tu donnes le prénom de chacun dans le sens des aiguilles d’une montre. Si tu ne sais plus, t’as perdu. Le jeu s’arrête dès que l’un d’entre vous fait le cercle complet.

Le photo non-officielle du groupe, parce que ce connard de photographe nous a posé un lapin.

C’était vraiment à chier comme jeu, mais ils ont quand même joué. Le truc c’est que, hormis pour quelques-uns, la plupart étaient venus seuls. Ils ne connaissaient personne. J’étais donc la personne la plus proche d’eux, jusqu’à ce qu’ils deviennent potes avec les autres… ce qui ne tarderait pas à arriver. Suite à quoi je deviendrais la personne la plus loin d’eux, voire un ennemi à abattre… C’était de bonne guerre, plus jeune j’avais fait comme eux. Merde ! Je devais me dépêcher, agir, faire quelque chose ! C’est là que j’ai eu un coup de bol incroyable : alors que le jeu commençait à patiner, vu que plusieurs « jeunes » avaient déjà tenté de réciter le cercle des prénoms sans y parvenir (forcément à terme c’est un peu répétitif), quelqu’un m’a lancé :
–          Et toi alors ? Tu y arrives ?
J’ai essayé, et j’ai réussi. En achevant ma récitation j’ai entendu une voix qui disait : « En fait faut avoir bonne mémoire pour être leader EF… ».
J’ai eu le sentiment d’avoir vachement impressionné tout le monde. Mais plus que ça, quelque chose venait de changer, profondément : ce qui allait devenir notre groupe a commencé à exister à partir de là, du moins à mes yeux. Pour chaque prénom que j’avais prononcé, c’est comme si j’avais noué un petit ruban invisible entre moi et celui qu’il désignait, comme si je m’étais assuré de rester la personne la plus proche d’eux pour les prochaines heures et, durablement, de ne pas m’éloigner beaucoup.

– Il a fait un ice-breaker… – Dès le premier round ? Bien joué.

En quittant le cercle des « jeunes » pour rejoindre mes deux supérieurs hiérarchiques, j’avais l’impression d’être un héros de manga d’art martiaux japonais, quittant le ring où je venais de fracasser mon adversaire d’un grand coup de pied tandis qu’experts et rivaux commentaient ma technique :
–          Il a fait un ice-breaker…
–          Dès le premier round ? Bien joué.

Pour le fun, je tente, un mois plus tard, de me rappeler l’ordre dans lequel ils étaient assis (je leur ai donné des surnoms, quand ils n’en avaient pas déjà, pour préserver leur anonymat) :

  1. Peluche (parce qu’elle a le même prénom qu’un ours en peluche célèbre)
  2. Partycrêpe (parce qu’elle a organisé notre soirée crêpe, du dernier soir, si bien qu’on n’en a pas mangé une seule)
  3. Derrièe-les-buissons (parce que c’est – approximativement – le nom de son village)
  4. Kickboxing (parce qu’elle voulait péter la gueule à une espagnole qui la regardait mal : trop nul comme attitude… mais utile sur la fin, quand j’ai eu besoin de quelqu’un pour corriger une étudiante autrichienne qui m’avait insulté)
  5. L’entremetteuse (parce qu’elle a pris sur elle de me brancher des filles, aux abords de la piscine)
  6. Oreillons (parce que ça doit être le seul problème aux oreilles qu’elle ait pas eu)
  7. Dalida (officiel)
  8. Tata (officiel)
  9. La nouvelle-star (parce qu’elle va devenir chanteuse)
  10. Blondie (parce qu’elle a des beaux cheveux blonds, comme moi, quand je suis jeune)
  11. Nabolette (parce qu’elle se dit petite – et puis c’est tellement joli comme surnom)
  12. Braveheart (parce que c’est la plus jeune)
  13. Aphone (parce que j’ai jamais pas entendu une extinction de voix comme la sienne)
  14. Wario (parce qu’elle a gagné la compétition de kart et qu’elle a un rire démoniaque)
  15. Salami (semi-officiel)
  16. Dewey (officiel)
  17. Blues Lessive brother Bas’ (l’un des deux membres de ce célèbre groupe)
  18. Level 5 (parce que c’est le seul à avoir atteint ce niveau au test d’anglais)
  19. Bogoss (parce que c’est le surnom que lui ont donné les p’tites Russes – qui seront toutes top modèles d’ici cinq ans)
  20. Girlfriend (parce que c’est la copine de Boyfriend)
  21. Boyfriend (parce que c’est le copain de Girlfriend)
  22. Miss Placard (parce que c’est elle que j’ai le plus souvent surprise dans le placard des garçons)
  23. L’incruste (parce que j’ai réussi à l’incruster dans quasi toutes les activités qu’il n’avait pas payées)
  24. La Question (voir plus haut)
  25. Furtif (parce qu’il était toujours en train de préparer un coup)
  26. Bodyguard (parce que je sais qu’il veillait sur les autres lorsqu’ils faisaient des trucs interdits)
  27. Raphiduck (officiel)
  28. Mat’le fou (officiel)
  29. Cousin (parce qu’il s’est démerdé pour planquer sa cousine, de passage à Malte, jusque dans notre hôtel… et même : jusque dans son placard)
  30. Nostress (parce que je l’ai pas vu s’énerver une seule fois, et que c’est un pseudo stylé, comme lui)

Ce trou d’balle de photographe s’est finalement pointé, en retard, la semaine d’après. Du coup on a eu une belle photo officielle (mais pas gratuite celle-là) pour remplacer la non-officielle. On sent que cette idée de photo officielle date du XXème siècle.

L’HOTEL

L’évolution de ma relation entre ma bande et moi m’est plus difficile à décrire ensuite, car elle a été plus naturelle. Pour moi, le gros morceau s’est joué là. Après ça je savais tous qui ils étaient (du moins en surface : je veux dire que je pouvais les identifier, mais pour le reste des surprises m’attendaient encore :D) et les choses se sont développées naturellement au fil du temps que nous avons passé ensemble, et des épreuves (sans déconner) que nous avons du surmonter.

La première ce fut l’hôtel. Après notre petit jeu des prénoms il a fallu diviser le groupe en chambrées de quatre, de trois et de deux. Je les ai laissés se répartir comme ils voulaient, prendre leurs clefs et découvrir leur fastueuse demeure : un hôtel trois étoiles, plein centre, avec piscine et vue sur la baie. Ces points là font forte impression sur le catalogue où les inconvénients suivants apparaissent de façon moins évidentes : pannes d’ascenseur (le manager m’a expliqué lui-même qu’il fallait pousser les deux portes l’une contre l’autre pour que l’appareil redémarre); cafards (j’en ai même vu un, mort, qui traînait dans le hall) ; pommeaux de douches qui sautent (on se lavait direct aux tuyaux) ; chasses d’eau (elles marchaient à condition de les actionner trois fois et de verser de l’eau en renfort) ; draps tâchés de sang ; ventilos qui se dévissent et Italiens.

Je précise pour nos amis transalpins que, si je n’ai rien contre eux, ils ont envoyés à Malte leurs pires ambassadeurs : cheveux rasés sur le côté, longs sur le dessus, grosses lunettes mais petits moules-bites, les Italiens de Malte se jettent comme des bêtes sauvages sur tout ce qui a des seins. Et ils envoient les mains… C’est presque, voire totalement du viol. Et s’attaquer à des mineurs ne les effraient pas : s’ils voient une porte de chambre entre-ouverte ils entrent ; si elle est fermée ils tapent. Ils traversent la rue s’ils voient une fille au balcon, retrouvent sa chambre et tentent tout ce qu’il y a à tenter, jusqu’à plaquer la nana contre un mur pour l’embrasser de force. Les Maltais, ça ne les étonnent pas : après tout, si la fille les a regardés, c’est un peu comme une promesse… S’habiller court aussi c’est une promesse, et les étudiantes Scandinaves, bien plus que les Françaises, en font à tour de wonderbras.

Perso j’adore les différences culturelles et je les respecte, mais EF m’aurait facilité la tâche s’ils ne parquaient pas leurs étudiants dans des ruches à obsédés.

Je vous présente la chambre 8024, et maintenant un petit jeu: il y a dans cette chambre 7 trucs interdits par le règlement, saurez-vous les retrouver? Vous pouvez zoomer en cliquant sur l’image, je donne les réponses plus bas.

Mais revenons à l’hôtel lui-même, dont les défauts que je viens d’évoquer paraissent aujourd’hui des détails, voire des bons souvenirs dans la mesure où ils ont contribué à renforcer la solidarité du groupe. Reste le plus gros inconvénient qui va me laisser des cauchemars encore longtemps : la bouffe, deux repas par jour compris dans le forfait. Deux repas im-bouf-fables ! Je fais peut-être ma fine bouche, mais peut-être pas. J’ai un peu vu du pays maintenant et je n’ai jamais rien bouffé d’aussi dégueulasse. Bien sûr tu peux tomber une fois dans un hôtel X d’un pays Y sur un truc bien plus immangeable, mais le fait qu’on te resserve les MEME pâtes, poissons et patates mal cuits (je n’ai pas osé toucher à la « viande », bleurk !) vingt et un jours d’affilé justifie que ce « traitement » maltais remporte le titre. La forme des pates et des patates changeait de temps en temps pour nous donner l’illusion de manger quelque chose d’autre, mais c’est tout. On arrive au gag du séjour : ces repas, d’une valeur estimée à 16€, sont paraît-il déduits du salaire des leaders qui auraient pu manger quatre fois mieux dehors pour quatre fois moins. D’ailleurs c’est ce que nous avons tous finis par faire, étudiants compris : bouffer dehors au prix fort pour trouver les nutriments nécessaires à notre survie… et à Malte, elle est loin d’être évidente.

LA SANTE

Si je compte en tout et à peu près, sur l’ensemble du séjour et rien que dans, ou lié à mon groupe, j’ai eu :

  • 6x vomissements (non dus à l’alcool)
  • 2x blessures légères
  • 4x extinctions de voix
  • 2x évanouissements (dus à la chaleur et la déshydratation)
  • 3x crises de paniques (dues à la chaleur et la déshydratation)
  • 2x otites internes (dues au froid, because climatisation et boissons glacées)
  • 4x otites externes (dues à la saleté de l’eau)
  • 1x infection urinaire
  • 1x bronchite
  • 1x mort

+ d’autres trucs que j’ai oubliés.

Trucs interdits par le règlement: 1-il est plus de 23h et l’un des quatre garçons qui habite cette chambre manque à l’appel; 2- le garçon assis à gauche porte son bracelet rose au poignet gauche alors que je les ai tous attachés au poignet droit, ça veut dire qu’il l’a retiré; 3- il y a une fille dans cette chambre de garçon 4- il y a une deuxième fille dans cette chambre de garçon; 5- il y a même une troisième fille, non mais oh!!!; 6- en regardant bien les reflets sur la vitre du fond et les miroirs on s’aperçoit que la porte d’entrée de la chambre est fermée… or je n’ai pas le droit de me trouver dans un lieu clos, seul avec des étudiants ; 7- les étudiants ont l’air heureux

Quand mon téléphone (que je devais garder ouvert 24h/24) sonnait en affichant un 06 plutôt qu’un numéro maltais, je savais que j’étais bon pour un aller-retour chez mon nouveau copain, le Docteur Burma : il me tenait informé des résultats des JO de Londres et m’auscultait quotidiennement (j’ai moi-même chopé une trachéite, une otite externe et une extinction de voix).

Pour le coup du mort ça m’a surpris par contre, vu que c’était quand même plus pire que d’habitude. Mais comme je suis un leader qui assure, je n’ai que légèrement flippé en entendant la voix de Wario m’annoncer :
–          Nabolo, viens vite, y a eu un mort à la piscine !!
Quand je suis arrivé à la piscine, première bonne nouvelle : le mort ne faisait pas partie de mon groupe. Deuxième bonne nouvelle : ce n’était pas un étudiant EF. Troisième bonne nouvelle : c’était un Italien… Mauvaise bonne nouvelle par contre : ce n’était apparemment pas un Italien comme les autres et certains de mes étudiants qui l’avaient côtoyé à la piscine étaient sous le choc, en larmes. Qu’est-ce qui s’était passé ? Le type, apnéiste confirmé, s’était évanoui sous l’eau en pleine prestation… Etant donné son niveau, personne ne semble s’être aperçu qu’il ne remontait pas. Lorsqu’ils l’ont sorti il était tout bleu. Apparemment personne n’a tenté de massage cardiaque, rien… Il y avait pourtant cinquante personnes autour de la piscine. Mais même ceux qui savaient quoi faire ont hésité à traverser un cercle d’inconnus pour prendre le risque de s’associer à un évènement qui tournait mal. Si seulement j’avais été là j’aurais… bwarf… qui sait ?

En attendant, les services de l’hôtel, pour préserver leur réputation, nous ont garanti qu’il n’était pas mort, et même un peu plus tard qu’il s’était réveillé à l’hôpital… J’ai répété le mensonge à mes étudiants. Bravo. Génial.

Il faut bien comprendre que dans le contexte où nous nous trouvions, chaque journée paraissant une semaine, il était très facile de s’attacher les uns aux autres, voire à des personnes qui, d’un œil extérieur, paraissaient encore des étrangers. En l’occurrence, certains de mes étudiants venaient de perdre un ami…

Pour revenir à la santé, de manière générale, le problème majeur à mes yeux, c’était le manque d’eau potable. Je ne dis pas que c’est top d’envoyer les étudiants marcher trois kilomètres à pieds sous le soleil maltais de midi pour se rendre à l’école, non, mais que leur donner à boire, ça éviterait des soucis. Or les étudiants qui n’ont avec eux que de l’argent de poche, et dont les parents ont déjà payé deux mille boules pour trois semaines de séjour en croyant naïvement qu’un accès à l’eau serait inclus, préfèrent évidemment le mettre de côté pour des activités funkys plutôt que pour se payer des bouteilles ou des transports en commun. De toute façon c’est Charybde et Scylla cette histoire : soit ils s’évanouissent, déshydratés, en marchant des kilomètres sous le soleil ; soit ils choppent des extinctions de voix, des bronchites et autres trachéites à cause de l’eau glacée et des bus sur-climatisés.

J’ai pas abusé de mon autorité de leader, franchement, mais parmi les trucs sur lesquels j’aurais aimé insister, c’est le fait de boire de l’eau à température ambiante : le secret pour éviter des ennuis de santé à mes petits chéris, et à moi des visites chez le docteur, à 9H00 du matin.

Quand j’avais du temps pour moi, j’en profitais pour me détendre en m’habillant en femme… Nan je déconne. Quoique…

QUANT A MOI…

De mon côté, si j’adorais passer du temps avec ma bande et que c’était là le vrai objectif de mon aventure, je comptais bien sortir faire la fête passé 23H00, faut pas déconner ! Normalement j’étais censé participer à toutes les activités ; être disponible 24h/24 ; organiser une réunion toutes les heures et faire des veilles jusqu’à 2H00 ou 3H00 du matin pour m’assurer que personne n’aille dans la chambre d’un autre après 23H00. Ce job étant payé une misère pour faire un tas de trucs sans queue ni tête (on y reviendra), j’ai privilégié mon approche aux consignes : pour 200€ de l’heure je fais ce que tu veux, mais pour 1€50 de l’heure, je fais de mon mieux !

Mon mieux, c’était que tout le monde s’amuse, moi y compris. On a donc commencé par dire goodbye aux réunions toutes les heures et à l’interdiction de se déplacer sans moi. C’était une approche pragmatique : je n’avais aucun moyen concret pour empêcher un, deux, cinq ou dix de mes trente étudiants d’échapper à ma surveillance. Alors plutôt que de pourrir l’ambiance avec des règles impossibles qui nous auraient tous fait chier, on a fait nos propres règles : deux réunion-meetings par jour et liberté de déplacement, contre l’absolue promesse que tout le monde serait dans sa/une chambre à 23H00. Ca me laissait du temps libre pour récupérer, dans la journée, de mes sorties de la veille, et à mes p’tipotes pour faire ce qu’ils voulaient. Une bonne base pour tous nous amuser et nous entendre bien.

J’avais d’autres missions annexes, dont toute une partie revenait à Robin, mon co-leader. Les deux trucs les plus inutiles et cons qui m’incombaient en personne c’était les « night duty » et les « messages aux parents ».

L’objectif des « night duty » était de vérifier que chaque étudiant était bien dans sa chambre après le couvre-feu (NB : typiquement le genre d’expression qu’on utilise en temps de guerre). Les « nights duty » duraient de 23h45 à 2h00 du matin en semaine, elles étaient d’une heure plus tardive le week-end. Pour chaque hôtel, deux leaders étaient assignés. La plupart du temps, morts de fatigue, ils s’endormaient dans les canapés du hall ou dans la cage d’escalier… Car même les fous de Dieu qui auraient voulu sillonner les couloirs pour sanctionner des étudiants n’en avaient pas les moyens : on ne leur donnait pas le numéro des chambres et le nom de leurs habitants, ce qui fait que, hormis pour leur propre groupe, il était impossible aux leaders de déterminer si une chambre bruyante était louée par EF ou par un groupe de touristes lambda. Résultat, sur neuf étages, les leaders n’étaient véritablement en mesure d’en surveiller qu’un seul… Jusqu’à deux heures du matin : heure à laquelle la sécurité de l’hôtel prenait le relais ; heure aussi à laquelle les étudiants découchaient, en pleine forme après une petite sieste de trois heures, prêts à s’éclater dans Paceville pile à l’heure où la fête commence ! Pas cons, les gamins. EF a bien tenté une parade contre ce genre de truc : un bracelet de plastique rose que les étudiants sont censés porter en permanence afin d’être reconnus et interceptés par la sécurité. La contre-parade n’est pas bien difficile à imaginer : il suffit aux étudiants d’enlever leurs bracelets pour ne pas être reconnus. D’où ces scènes à mourir de rire : des groupes entiers d’étudiants sortant de l’hôtel juste sous les yeux rougis de leaders à moitié endormis dans les sofas de l’accueil, et totalement incapables de déterminer quels clients de l’hôtel ils ont le droit d’intercepter.

Une fois effectué son « check de nuit », cet impitoyable leader partira en « night duty ». Good luck soldier!

Le deuxième « devoir » chiant qui m’incombait, c’est le « message aux parents ». Il s’agit d’un ingénieux système de boîte vocale qui doit permettre de rassurer les parents, en leur laissant des nouvelles régulières de leur progéniture sur un numéro consultable à tout moment. Voilà qui était innovant, dans les 90s ! Mais aux vingt et unième siècle tous les étudiants ont leur i-phone… Les parents peuvent leur parler toute la journée, si ça leur chante, ce dont je doute. Pas grave : Paris insistait. Je recevais même des textos avec des injonctions en majuscules si j’oubliais de laisser un message tous les trois jours. Encore, si j’avais pu dire la vérité :

–          Bonjour les parents ! Alors, aujourd’hui : Oreillons a une nouvelle merde à l’oreille, le Docteur Burma va doubler la dose des antibios ; Dalida s’est encore évanouie ; Mat’ le fou est rentré complètement soûl… Oh, et je crois bien qu’hier soir, Furtif a chopé ! C’est à peu près tout sinon : on continue de bouffer de la merde et de participer sous la contrainte à des activités pourries. Mais malgré ça, tout le monde s’amuse beaucoup. A bientôt !

Si seulement ! Ca aurait pu être drôle… Mais comme ma hiérarchie avait le code pour écouter mes messages (c’est d’ailleurs et probablement la seule à les avoir écoutés), je devais faire concis. Qu’avais-je donc à raconter ? Je me contentais de lire, à voix haute, la liste des activités de la journée :

–          Bonjour les parents. Alors. Des nouvelles de Malte où tout va toujours plutôt bien (NB : ma conscience m’obligeait à nuancer). Ce matin les enfants sont allés en cours pour étudier, et cet après-midi ils ont fait des activités pour s’activer. Ce soir nous allons diner et ensuite nous irons tous danser sur une piste de danse, jusqu’à l’heure du couvre-feu, avant d’aller finalement nous coucher dans des lits avec des draps et des oreillers. Voilà, bonne fin de journée.

J’espère vraiment qu’aucun parent n’a écouté ces messages, vu qu’ils avaient les vrais retours de leurs enfants, en direct live, au sujet des maladies, des morts et des blessés…

Toutes les activités n’étaient pas dégueu, loin s’en faut! Mais toujours suffisamment mal organisées ou écourtées pour laisser un brin de déception…

LES ACTIVITES

Entre autres trucs obligatoires, mes djeuns devaient obligatoirement participer aux activités, et s’ils ne voulaient pas y participer, ils devaient obligatoirement venir « encourager » les autres (je vous dis pas comme c’est encourageant : la tronche d’un jeune qu’on a forcé).

Quand l’activité du soir était la « EF disco », une boîte de nuit réservée aux étudiants, ceux qui ne souhaitaient pas participer étaient donc « obligés de venir encourager les autres à danser ».

La EF Disco, c’était l’activité par défaut du soir, pour tous ceux qui n’avaient pas pu se payer des « pack privilèges ». Les packs permettent d’avoir accès à d’autres activités, mais comme tout le monde ne les achète pas, le groupe est divisé en sous-groupes d’activités : un sous-groupe va donc faire une activité (exemple : du karting) tandis que l’autre sous-groupe va à la boîte EF-disco… Mais là, problème ! On n’entre à la EF-Disco qu’à condition d’être accompagné de son leader, OR la loi maltaise interdit que les plus de 16 ans fréquentent les mêmes boîtes de nuit que les moins âgés, afin que ces derniers n’aient accès à la consommation d’alcool. SAUF QUE, à la EF-Disco, il n’y a pas d’alcool ! La loi s’applique néanmoins, contraignant les plus de 16 ans à aller s’amuser entre eux à la « EF-Disco n°2 », une autre boîte non loin de la première, sans personne dedans. Normal, vu que la grande majorité des étudiants a moins de 17 ans… En plus, pour s’y rendre, il faut être accompagné de son leader, qui est déjà soit au karting, soit à la EF-Disco n°1… Pour faire simple : vous croyez, vous, qu’un adulte de 18 ans acceptera de passer sa soirée, tout seul, dans une boîte vide, avant de rentrer dans sa chambre à 23h00 pétante ? Alors qu’il peut se barrer dans les rues à tout moment ? Moi pas. Et d’autant moins si toutes ces infrastructures sont disséminées au milieu de Paceville : pour aller de la disco n°1 à la disco n°2, il te suffit de cinq minutes et deux grandes poches : afin de stocker les réducs sur les shots de téquila et les entrées gratuites dans les boîtes de striptease. Si j’essayais d’expliquer ça à l’un de mes supérieurs on me répondait :
–          Oui, mais ils ont signé le règlement !
Ce qui signifiait : « Démerde-toi pour appliquer ces règles inapplicables comme tu peux. »

L’idée d’organiser un tournoi de foot et de volley sur la plage était super mais… Il nous a fallu une heure de bus pour arriver, la nuit est tombée et on n’avait pas d’éclairage. Pas d’eau non plus, malgré la chaleur, et interdiction de se baigner après la nuit tombée (c’est à dire au bout d’une demi-heure). Jouer au foot dans le noir était hmm… bon. Et on n’a pas pu terminer la compétition de volley car il a fallu rentrer ! XD ET POURTANT: super souvenirs !

Et c’est exactement ce que j’ai fait, sans stress.

Mais avant d’étudier nos nombreuses entorses au règlement, revenons aux activités.
En début de séjour, EF m’avait chargé de réunir les étudiants pour leur vendre de nouveaux packs. Ce à quoi ils m’ont répondu :
–          Ah ouais d’accord, en fait t’es chargé de nous tirer encore un peu plus de fric pour qu’on puisse rester ensemble ?

Il faut que je vous dise un truc à propos de mes potes de 13 (pour la plus jeune) à 18 ans (pour les plus âgés). C’est que ce qui les distingue des adultes, ce n’est pas l’intelligence… Ou alors pas dans le sens que supposent leurs aînés. Je ne sais pas comment ça s’explique… Est-ce de vivre sous le joug parental qui aiguise leur esprit critique ? Est-ce parce qu’ils évoluent dans un cadre social plus libre (la cours du lycée) que le monde de l’entreprise ? Reste qu’ils sont généralement ultra-pertinents dans leurs remarques, qu’ils frappent vite, sans détour, là où ça fait mal. Les djeuns ont du sens critique et de la vivacité d’esprit à revendre. Leur défaut, en revanche, c’est qu’ils ne maîtrisent pas leurs émotions… Et ces deux caractéristiques, associées l’une à l’autre, ça peut donner des étincelles de rebellitude grave.

Par contre pour le « banana-ride » rien à dire, ils ont adoré!

Donc, pour en revenir à leur remarque : leur tirer du fric était bien la mission qui m’incombait. A quoi bon le nier ? J’avais été à leur place, douze ans plus tôt, et EF m’avait fait le même coup : me séparer de mes nouveaux potes, à moins de raquer. Je ne savais pas encore, à ce moment là, que j’aurai le moyen d’agir un peu plus tard, en refilant à ceux qui n’avaient pas acheté le pack des places abandonnées par les étudiants d’autres groupes, voire par des étudiants renvoyés chez eux en Allemagne ou en Russie au prétexte qu’ils avaient consommé de l’alcool ou qu’ils avaient quitté leur chambre après 23h01.

Les activités auxquelles nous avons participé tout au long du séjour, ont permis de renforcer notre solidarité. Je me rappelle notamment des « Jeux Olympiques d’EF », quand plein de groupes de différentes nationalités se sont rassemblés dans un grand stade, nous compris. En son centre, une belle coupe dorée, des enceintes et un micro qui ne marchait pas. J’ai du laisser ma bande pour rejoindre les autres leaders, afin qu’on nous explique les règles. Les « Jeux Olympiques » en question n’impliquaient ni match de football, ni partie de beach volley ou de basket, mais de ramasser une des cuillères posées au sol, de prendre une pomme de terre moisie dans le sac en plastique qui sentait la pomme de terre moisie et de retourner expliquer aux étudiants ce en quoi allait consister leur soirée : courir autour d’un plot, la cuillère à la main, en évitant de faire tomber la patate qui remuait dedans.

Mes p’tits gars attendent que je leur ramène une patate.

Croyez-moi, j’étais pas fier en rejoignant notre coin du terrain et ces soixante yeux qui se demandaient à quoi pouvaient bien servir le truc que j’avais à la main… Soixante yeux qui rêvaient de nuits d’été, de flirts, de sorties en boîtes, de bains de minuits, d’alcool et de fête, et à qui je rapportais une patate dans une cuillère. J’ai eu honte… mais honte… et puis j’ai commencé à rire, jusqu’aux larmes. Comme moi, le groupe l’a pris à la rigolade et on s’est plutôt bien amusé pendant les compétitions de courses en sac et de sauts à cloche-pied, en trichant comme des fous pour protester. Les organisateurs l’ont vu, et nous n’avons pas gagné la coupe. Mais on a bien ri, et on continuerait de rire entre nous le reste du séjour sans trop compter sur l’aide d’EF, mais sans qu’EF y soit étranger non plus. Le contraste était là : l’organisation était pourrie, mais c’est ça qui était bon !

REGLEMENT ET AUTORITE

C’est mon application du règlement qui a fini de me lier à mon groupe. Je ne vais pas vous raconter toutes les anecdotes mais voici une liste comparative des règles appliquées par les autres leaders et par mes soins :

  • –          Un meeting toutes les heures, présence obligatoire.
  • –          Deux meetings par jour, présence obligatoire.
  • –          Interdiction de se déplacer sans moi.
  • –          Autorisation de vous déplacer sans moi.
  • –          Obligation de participer à toutes les activités.
  • –          Autorisation de ne pas participer aux activités.
  • –          Interdiction stricte d’aller dans les bars.
  • –          Interdiction d’aller dans les bars mais obligation stricte, si vous y allez quand même, de rester grouper et de veiller les uns sur les autres.
  • –          Interdiction stricte de consommer de l’alcool.
  • –          Interdiction stricte de me laisser apprendre que vous avez consommé de l’alcool.
  • –          Interdiction stricte de fumer aux balcons de vos chambres.
  • –          Interdiction de fumer aux balcons de vos chambres si ça se voit.
  • –          Obligation d’être à 23h00 dans votre chambre à vous (minuit le week-end).
  • –          Obligation d’être à 23h00 dans une chambre quelconque (minuit le week-end).
  • –          Interdiction de circuler dans l’hôtel après le couvre-feu.
  • –          Autorisation de circuler, furtivement, dans l’hôtel toute la nuit.
  • –          Interdiction stricte de quitter l’hôtel après le couvre-feu.
  • –          Interdiction de quitter l’hôtel après le couvre-feu SAUF : pour motif amoureux et/ou sexuel.

Soirée travestis ! (baptisée « soirée Miss et Mister EF », c’est plus convenable)

On discutait beaucoup tous ensemble, et en songeant à Jérémy Bentham (Londres 1748-1832, excusez-moi du peu) et sa morale utilitaire du calcul du plaisir par rapport à la peine, je trouvais complètement vain de leur interdire des plaisirs associés à des sanctions qui n’étaient pas en mesure de les décourager. Tout le monde aurait fait ce qu’il voulait, tout le monde aurait été puni, tout le monde aurait pris des risques. Perso il n’y a que ce dernier truc qui me préoccupait vraiment, ce qui était aussi la source originelle de toutes ces règles à la con : la sécurité. Voilà pourquoi mes discours ressemblaient à :
–          Ceci est interdit MAIS, si vous le faites quand même, veillez au moins à ce que blabla etc.

Si l’objectif était d’abord de leur donner plus de liberté pour qu’ils soient plus en sécurité (spéciale dédicace à Benjamin Franklin, 1706-1790), en ce qui concernait l’amour et le sexe je trouvais juste inadmissible qu’on les empêche de fricoter, surtout mes adultes de 18 ans : eux je les aurais carrément escorté de chambre en chambre s’il avait fallu, pour leur éviter les foudres d’un autre leader.

Cette photo est dégueulasse. De gauche à droite: Bogoss, Nabolo et Furtif.

Forcément, ma version customisée du règlement m’a rendu plutôt populaire… Certains étudiants sont allés jusqu’à dire que j’étais un héros, que j’avais sauvé leur séjour et, fait peu courant dans l’histoire d’EF, deux de mes étudiantes se sont portées volontaires pour laver mes caleçons et mes chaussettes. Il y avait même des étudiants d’autres groupes qui venaient me congratuler, regrettant de ne pas m’avoir eu pour chef. Les miens osaient carrément me demander des astuces afin de contourner le règlement ! Il a souvent fallu rembobiner, pour que je prétende n’avoir rien entendu… Tout ça ne m’a pas empêché de sévir, les fois où il l’a fallu.

Je tue le suspense tout de suite : le séjour s’est déroulé sans incident grave ni excès du début à la fin. Je me suis même inquiété, un moment, en songeant qu’ils ne faisaient peut-être pas assez de conneries (et c’est ce dont on garde les meilleurs souvenirs) mais ils m’ont avoué le dernier soir qu’ils ne s’étaient pas gênés. Ouf, rassuré ! Mais bizarrement vexé aussi, à l’idée qu’ils puissent s’imaginer que je n’aurais rien vu, si j’avais voulu voir :
–          Vous savez, si j’avais vraiment cherché, j’aurais trouvé, fanfaronnais-je. De toute façon, si vous mettiez plus de cinq secondes à ouvrir la porte en faisant un vacarme de tous les diables, je me doutais bien qu’il y avait anguille sous roche.

Peluche et Wario, en train de laver les calbutes de leur leader adoré. Braves petites.

La plupart du temps, le bruit était du aux filles se cachant dans un placard, d’où j’irai les libérer ensuite. Mais je me demande aujourd’hui s’ils ont pu être assez malins pour me feinter en se cachant bruyamment dans le placard (chose dont ils savaient que je me moquais éperdument) afin d’avoir le temps nécessaire à la dissimulation de bouteilles (délit qui m’aurait forcé à sévir).

Il paraît qu’un soir en m’installant pour discuter dans leur chambre, j’avais une ou deux bouteilles juste devant les yeux… Je n’y croirais pas si je ne me souvenais tant de cet étrange silence qui avait envahi les lieux.

Tiens ! Ca me rappelle une autre de mes visites surprises (je m’ennuyais) dans une autre chambre encore, où le nombre de packs de jus de pommes disséminés partout dans la pièce était aussi inhabituel qu’important :
–          Je sais pas quel truc interdit vous êtes en train de faire mais j’ai rien vu, c’est bien : continuez comme ça.
Leurs sourires effaçaient toute ambiguïté. C’est clair qu’ils faisaient des trucs interdits (comme des trucs impliquant du jus de pommes par exemple), et je suis bien content de ne pas le leur avoir interdit aussi strictement que le voulait le règlement parce qu’ils m’auraient forcément trompé, et j’aurais détesté ça.

Regardez comme ils sont mignons… on dirait des anges.

En fait, une des raisons pour lesquelles je n’ai pas été stricte, c’est simplement que je n’aurais pas pu. D’autant moins en ce qui concerne l’alcool que, douze ans plus tôt, et à leur place, il m’était permis de boire à volonté. D’ailleurs et de manière générale, j’étais décidé à ne jamais utiliser de sanction concrète, à moins que l’un d’eux se foute ouvertement de ma gueule. Alors là j’aurais rugi. Soit on était complice, soit on serait ennemi… Dans ce dernier cas je me serais transformé en chien de guerre, j’aurais planté ma tante (pour les impressionner) ainsi que ma tente dans le couloir et je les aurais fait rapatrier les uns après les autres : j’aurais vécu l’aventure d’être un leader berserk !!!

L’autre truc dont je n’ai pas lieu d’être fier, c’est que j’ai méchamment surfé sur le travail des autres : si tous les leaders avaient été aussi « cools » que moi ç’aurait sans doute tourné au gros bordel. Un de nous pouvait se le permettre en pointant du doigt l’attitude autoritaire de ses confrères, mais un seul, uniquement… Pourquoi a-t-il fallu que ce soit moi ? Comment expliquer l’attitude des autres leaders ? Tous n’étaient pas comme ceux que je vais décrire mais certains prenaient le règlement vraiment trop au sérieux, perdant complètement de vue le fait que les étudiants étaient avant tout là pour s’amuser et s’élargir l’esprit en faisant des rencontres. L’année précédente, un étudiant allemand était mort en cherchant à passer d’une chambre à une autre pour échapper à son leader : il avait risqué (et perdu) la vie de peur d’être pris en flagrant délit de fréquenter la mauvaise chambre après le couvre-feu… Pas sûr que ce jeu en vaille la chandelle !

Ultrabright.

J’ai entendu d’horribles confessions de leaders, évoquant leurs différentes techniques de mise en confiance pour faire avouer aux étudiants leurs entorses au règlement et les renvoyer chez eux. Une leader russe, un matin, est venue me trouver, sourire aux lèvres pour me remercier : certains de ses étudiants s’étaient plaint qu’un leader français avait observé leurs pupilles à la lampe torche pour vérifier s’ils avaient bu… ça les avait calmé. Je n’étais pas ce leader, bien sûr, et j’ai flippé d’ailleurs, parce que c’était le lendemain du jour où j’avais fait semblant de ne pas voir un petit russe de quatorze ans caché dans un placard de filles. Il aurait passé un mauvais quart d’heure si je l’avais dénoncé. Je sais pas si vous vous rendez compte, en lisant cet article, de la pression qui pesait sur les étudiants : au point que l’une d’entre eux, une Italienne que son leader avait décidé de rapatrier, lui a arraché toute une partie de la chair du bras avec les dents… Ils ont du s’y mettre à trois pour la décrocher ! Je m’imagine toute la haine du règlement et le désespoir d’être injustement séparée de ses potes qu’elle avait du mettre dans cette morsure de guerre. Ca allait trop loin, vraiment ! Et objectivement : ce règlement était totalement inadapté à la nature des étudiants, à leurs ambitions en venant ici, au milieu géographique et aux conditions de vie. Dans leurs têtes c’est comme s’ils s’étaient payés des vacances ET toute une équipe de bonshommes pour les empêcher d’en profiter. Contrariant !

Les reverrai-je un jour? Snif!

Le règlement était tellement bien imprimé dans l’esprit de certains leaders que l’un d’entre eux, un leader local (maltais) s’est précipité vers moi, un soir, la sueur au front, pour m’annoncer qu’il avait surpris, à l’étage, deux adultes Maltais, la bouteille à la main, en train de parler avec des étudiantes en nuisette à l’entrée de leur chambre. Et ce leader maltais s’est mis à me vilipender parce que je ne réagissais pas… Je n’ai compris qu’après : étant « leader local », et non « leader », il n’était pas autorisé à entrer dans l’hôtel et n’avait donc pas le droit d’intervenir. Pour résumer, ce brave homme, qui croyait ses étudiantes en danger, avait parcouru l’hôtel en long et en large pour me trouver moi, le premier leader sur sa route, afin que j’intervienne le plus vite possible… au lieu de s’en charger lui-même. C’est à ce point que la loi avait supplanté le bon sens ! Eux, des jeunes de 20 ans qui faisaient la fête toute la nuit, déconnant et s’amusant comme rêvaient de le faire leurs étudiants d’à peine quatre ans leurs cadets ! On aurait dit, comme dans ce test psychologique ou l’on convainc les cobayes d’électrocuter un inconnu avec des décharges de plus en plus fortes, que les leaders, trop soucieux de bien accomplir leur mission, avaient complètement perdu de vue sa finalité, et pour finir : leur humanité. D’où l’importance, chers amis, de relire mon article sur l’objectif supérieur.

LE MONDE DES LEADERS

Lorsque nous, leaders, avions terminé nos rondes et de tyranniser nos gamins, nous nous retrouvions dans des bars pour « décompresser » – ce qui impliquait la consommation immodérée de boissons alcoolisées. Mes collègues avaient mis en place des messages codés pour faire référence à nos beuveries devant les oreilles innocentes. Mais perso, et pas même une seconde, je n’ai imaginé que nos étudiants puissent croire que nous ne sortions pas ! C’était la fête tous les soirs à Paceville, et nous étions, comme eux, une bande de jeunes passant leur été à l’étranger. Loin de leurs responsabilités, les leaders redevenaient « normaux » ; je veux dire : humains. C’est le pouvoir et l’autorité qui en faisaient des monstres, capables de parler de leurs étudiants comme un bovinier parle de ses bovins (du moins j’imagine, car je n’ai encore jamais rencontré de bovinier) !

Ca ce sont des bracelets roses bien réglementaires.

La grande majorité des leaders était plus que sympathique et je me suis fait de bons amis parmi eux que j’espère revoir… Mais comme d’habitude, sur l’EXCELLENT Nabolo-blog, je vous parle d’aventures, pas de ma vie perso : j’anticipe sur la possible réaction de nouveaux lecteurs qui pourraient être frustrés que j’omette des anecdotes : nous en entretiendrons le souvenir ailleurs ! Je me permets cette précision parce que je me suis fait tailler un costard pour ne pas être entré dans les détails de délires plus personnels après mon aventure au festival de Montreux. Enfin bref !

TROIS SEMAINES ENSEMBLE

En tout et pour tout, nous aurons passé trois semaines ensemble. Mon ressenti ?

La première semaine fut fantastique : nous étions ravis de nous découvrir les uns les autres et de faire alliance contre EF, tout en nous amusant.

La seconde fut un coup d’arrêt : avec les premiers accidents et maladies… les débuts de la fatigue.

La troisième entérina les divisions, même si le groupe s’est bien retrouvé sur la fin et que nous nous sommes tous toujours bien entendus, dans la grande majorité.

Nous avons fait beaucoup de sorties et de fêtes : karting, banana-ride, bowling, karaoké, cinéma, sport ; soirée mousse, soirée travestis, soirée jeu, soirée chicha…

Une semaine a passé au moment où j’écris. J’ai trente nouveaux amis (et plus) qui me manquent, mais le moment que nous avons vécu ensemble est enfermé dans un cercueil de souvenir qui dérive à jamais dans les limbes du temps… Ah ! Muses ! Putain mais Muuuuuuuses !! Ne me laisserez-vous donc jamais en paix !?

J’aurais pas du mettre « Tonight, we are young » au moment de mettre en page cet article… ça me donne envie de pleurer. :'(

Pour faire court et aussi efficace qu’un blabla de dix lignes : je suis ému en repensant à ces trois semaines, et l’aventure d’être leader EF restera pour moi un souvenir exceptionnel. C’est étrange d’ailleurs, d’être retourné à Malte, douze après, sous ce t-shirt bleu. En me promenant dans les lieux où j’avais vécu, et en revoyant tous les jours ce fichu logo « EF », je me suis demandé comment j’avais pu oublier l’importance que ces séjours en summercamp avaient eue pour moi, à l’époque… Plein d’idées, d’approches, de rencontres et d’évènements qui devaient constituer mon personnage futur avaient eu lieu ou étaient nés « ici » : sous la bannière bleue, qu’elle soit plantée à Wight, à Jersey ou à Malte. Je venais de retrouver un morceau perdu de ma vie.

Bien que désapprouvant une grosse partie de la politique d’EF ; bien que l’idée de grands patrons s’enrichissant à coup de publicité mensongères nous contrarie ; nous sommes tombés d’accord, mon groupe et moi, pour dire que nous avions passé un séjour exceptionnel, et que si ces vacances, sous de nombreux aspects, étaient beaucoup trop chères « pour ce que c’était », elles n’avaient pas non plus de prix. Chaque problème, chaque difficulté est désormais une anecdote… A posteriori nous n’aurions pas aimé, loin s’en faut, que tout soit parfait. Mais de là à féliciter la compagnie…

LE RETOUR

Les leaders et leurs supérieurs, dans l’ensemble, appréhendaient beaucoup les jours précédant le départ : leurs menaces de rapatriement devenaient ineffectives et les « jeunes » s’en donnaient à cœur joie. Mon groupe n’ayant pas subi les mêmes frustrations, je ne redoutais pas que mes p’tipotes (NB : je les surnomme comme ça pour que vous les distinguiez des plus vieux mais ce sont juste des potes) fassent du zèle, mais plutôt qu’ils se fassent choper, la surveillance s’intensifiant, dans leurs dérives mesurées et habituelles. De plus, et à cause de mon attitude permissive, nous avions tendance à oublier les contraintes « normales » auxquelles les autres groupes étaient assujettis. Mon chef local m’a rafraichi les idées, façon douche froide, lorsqu’il est venu me trouver dans l’intention de faire une faveur aux gamins :
–          Ecoute, j’ai l’impression, même si je ne t’ai pas suivi de près (m’a-t-il dit), que ça s’est extrêmement bien passé avec ton groupe… Sans compter qu’ils t’ont suivi dans tes initiatives d’animations personnelles, comme ce tournoi de foot avec les Allemands et les Italiens ; ta projection de l’Auberge Espagnole et même ton cours pour leur apprendre l’anglais « tel qu’il est parlé dans les bars », comme tu dis… Sans doute le truc qui m’a le plus surpris. Alors pour être sympa avec eux, et puisque de toutes façons, à tous les coups le dernier soir, ils vont essayer de sortir, je veux bien leur donner quartier libre…
–          Cool ! Ils vont être contents ! (mode : « sincère » on)
–          …mais à condition qu’ils reviennent toutes les heures au lieu de meeting choisi, pour vérifier qu’ils ne boivent pas et les empêcher de traîner dans les bars. Et bien sûr : tout le monde dans sa chambre à 23h. Tu crois que ça leur fera plaisir ?
–          Oh ben oui alors, merci ! (mode : « diplomatie » on)
–          Bon ! Dans ce cas je vais faire une demande écrite à l’office centrale, en espérant qu’elle soit acceptée à temps.
–          Ah mais j’y pense… le dernier soir on a prévu de rester au Beach Club : on voudrait passer la soirée ensemble, tu comprends ? Etc.

C’est ce subterfuge qui a sauvé la soirée du départ.

Le dernier jour de cours, lors de la remise des diplômes, ils ont eu le droit de lancer des chapeaux en l’air comme de vrais anglo-saxons!

Pour éviter le piège que nous tendait le sécurautoritarisme ambiant je leur avais précisé, quelques jours plus tôt, en réunion :
–          Je vous rappelle qu’il est interdit de vous rendre où que ce soit sans moi et que vous devez être chacun à 23h dans votre chambre tous les soirs… Et que c’est pas parce qu’on approche de la fin que ça devrait être différent. Imaginons maintenant que vous décidiez de re-violer le règlement d’ici lundi, jour du départ : faites le plutôt vendredi ou le samedi que le dimanche, car vous serez surveillés !

Le message était bien passé : je les avais vus tituber en rentrant le vendredi soir, pile poil à l’heure du couvre-feu. Mais la pression n’avait pas cessé de monter pour autant, et le samedi soir j’avais même failli payer de ma personne lorsque le type en charge de la sécurité de l’hôtel avait voulu se mêler de nos affaires. Alors que je faisais mon « check » (= action de vérifier que tout le monde est dans sa chambre à l’heure du couvre-feu ; à ne pas confondre avec l’auto-check : action de confier aux étudiants la charge d’auto-vérifier qu’ils sont chacun dans leur chambre à l’heure du couvre-feu –un soir de match de foot entre leaders par exemple = complètement interdit), le molosse me suivait pas à pas dans les chambres, comme pour vérifier que je faisais bien mon boulot, non mais oh ! Et lorsque je renvoie trois étudiants italiens vers leur chambre, ne voilà-t-il pas qu’il veut prendre leurs noms ainsi que ceux de mes étudiants dont ils sont les nouveaux amis… J’interviens pour expliquer au garde que c’est l’heure du check et qu’il n’y a rien de grave puisque tout le monde rentre dans sa ch… Miséricorde de mordioux de nom de parbleu-diou !! Le bonhomme, ignorant mes protestations (voire ma personne toute entière), me met la main en face des yeux ; façon de dire : « Parle à ma main ! ». Il tente de rattraper les Italiens. Je proteste. Il m’ignore encore. Alors là je m’interpose, entre lui et les Italiens, je lui mets ma main dans la face et je lui dis :
–          Parle à ma main. Tu la vois ma main là ? Ben vas-y, parle. C’est pas des façons de se comporter comme ça.
Le bonhomme, pas tibulaire mais presque, élève encore la voix :
–          Toi tu n’es qu’un simple leader, moi ça fait six ans que je travaille dans cet hôtel, avec EF. Tu travailles pour EF donc je suis ton supérieur, alors hors de ma route !
Putain cong ! J’ai vu ma peau tourner au géant vert. J’ai chopé mon t-shirt par le col pour le déchirer, en criant :
–          TOI TU ES MON SUPERIEUR ?? PARCE QUE MOI JE TRAVAILLE POUR EF ? AH TU VAS VOIR SI JE TRAVAILLE POUR EF !!!

– Qui est mon supérieur ?

Manque de bol, les t-shirts EF sont plus résistants que leurs sacs (des sacs, j’en ai troué un par semaine, quasiment sans rien faire) et je n’ai pas réussi à déchirer le mien, façon Hulk, comme je l’escomptais, mais juste à déformer le col. L’effet était moins impressionnant, forcément, mais ça a marché quand même : le garde a bien compris qu’il se passait quelque chose de pas normal. Retrouvant notre calme petit à petit, et puisqu’il persistait à me suivre, nous avons tenté de calmer le jeu par des gestes anodins, comme deux amoureux timides, et jusqu’à devenir très potes : le bonhomme est en fait adorable, encore un que ce maudit règlement avait corrompu, le grand responsable de cette barrière cloutée qu’il y a, à EF-Malte, entre le personnel et les étudiants.

Lorsqu’est venu le dernier soir, j’étais presque rassuré : il n’y avait pas eu d’incident majeur pendant les vingt derniers jours, on était dimanche et je soupçonnais ma petite bande de s’être cuitée comme il fallait, la veille et l’avant-veille. Qu’y avait-il donc à redouter ? Et pourtant ! Il a fallu que Bogoss se mette à vomir à répétition dans ses toilettes (l’influence des Russes) et que Tata paume son passeport en boîte de nuit. Merci les amis !

Mes p’tits gars ont su rester solidaires dans les moments difficiles.

Au début ça m’a un peu énervé, puis j’ai utilisé le « pouvoir absolu » et je me suis reconfiguré en mode « bonne humeur ». On verrait bien ce qui se passerait le lendemain, y avait pas mort d’homme, (cette fois-ci) de toute façon.

D’ailleurs, le lendemain, il ne s’est rien passé : on a trouvé une solution pour le passeport de Tata, et ce sacré Bogoss a décuvé sur le chemin de l’aéroport, comme moi, 21 jours plus tôt.

On s’est quitté par paquets à l’arrivée. Beaucoup ont pleuré. Malgré internet, facebook et le téléphone portable (y’avait rien de tout ça, à mon époque !) la distance reste un mur pour les jeunes d’aujourd’hui… A voir, d’entre toutes celles qui se sont formées, quelles sont les amitiés qui survivront au temps. Mais je ne m’inquiète pas trop : certaines personnes que j’ai connues à EF il y a plus de douze ans lisent ce blog, aujourd’hui ! L’absence est aux amours ce qu’est au feu le vent : il éteint les petits, il allume les grands.

Pour terminer cet article, je vous laisse un résumé-exemple d’un de nos meetings biquotidien, amis EF-maltais, si vous avez des anecdotes amusantes, laissez-les donc en commentaire !

J’arrive dans le hall à la minute près, il est 11h45, heure officielle de notre premier meeting de la journée. La Nouvelle star, Blondie, Miss Placard, Bodyguard, Raphiduck, Mat’ le fou, Peluche, Partycrêpe et quelques autres squattent les gros fauteuils noirs ; Oreillons, L’entremetteuse et Kickboxing fument à l’extérieur. Quelque part, au huitième étage, je sais que Level 5, Blues Lessive Brother Bas’ et Dewey tentent de faire fonctionner l’ascenseur… Le reste arrivera tout simplement en retard. Un quart d’heure plus tard donc, tout le monde est rassemblé, il doit bien manquer A ou B mais comme j’en ai marre d’attendre, je  commence sans plus tarder, tapant dans mes mains :
–          Silence s’il vous plait, la réunion va pas durer longtemps alors prêtez-moi toute votre attention… Furtif ! S’il te plaît ! Bon… Furtif, oh ! T’entends ce que je te dis ? Tu fermes ta gueule maintenant ! Ca te fait rire ? CA TE FAIT RIRE ?? Bon alors, pour cette histoire de mini-bus que j’ai essayé de démarcher pour qu’il vous emmène à l’école. C’est la merde : le mec veut que vous payiez à l’avance et d’après ce qu’on a voté hier, dans ces conditions, ça vous intéresse pas… Mais comme certains d’entre vous semblent avoir changé d’avis depuis l’évanouissement de Dalida je vous repose la question. Alors on revote : levez-la main ceux qui veulent bien cotiser pour avoir un mini-bus qui les emmène à l’école plutôt que de se taper trois quart d’heure de marche sous le soleil… 1, 2, 3, 4… Level 5, c’est quoi ça ? Tu te grattes la tête ou tu lèves la main ? Quoi ? Et tu peux pas faire ça avant ou après que je demande de voter ? Sérieux putain ! Bon, oubliez pour le mini-bus, c’est mort. Sinon pour cet aprem, tout le monde est content si je vous donne quartier libre ? Super. Par contre ce soir on va à la soirée Disco-EF : le thème c’est « soirée travestis ». Franchement ça vaut le coup de vous déguiser : les scandinaves et tout ça vont se déguiser à coup sûr, alors jouez le jeu !

Trop émouvant les séparations… En tous cas j’ai fait mon possible pour qu’elles le soient en les encourageant à pleurer et en les prenant en photo avec le visage rouge et les yeux bouffis. J’espère ne pas avoir été trop intrusif.

En plus c’est super désinhibant comme soirée, vous allez emballer comme des tarés ! On dit qu’on se retrouve à 19H30 pour commencer à se déguiser… Quoi Oreillons ? Oui, s’tu veux tu pourras me faire mon maquillage… Oui Tata ? Ok pour le verni à ongle mais seulement si ça s’en va. Attendez j’ai pas fini. Pour demain matin, vous avez une sortie de prévue à…  Oui La Question ? Ben je m’apprête à vous le dire figure-toi : pour la sortie de demain, RDV devant l’hôtel à 9H00. Bon, ce meeting touche presque à sa fin, mais j’aimerais encore qu’on souhaite tous un joyeux anniversaire à Bogoss qui a dix-huit ans aujourd’hui. Bogoss, accepte cette magnifique paire de lunettes de plastique bleue qui t’es généreusement offerte par ta compagnie préférée : EF !!! Et bienvenue dans l’âge adulte, tu verras : c’est plein de déceptions. Bon, c’est la fin du meeting… à moins que vous vouliez que je vous raconte une blague de Toto. Levez-la main… n’hésitez pas, c’est oui ou c’est non ? D’accord, alors c’est Toto qui est à l’école, en cours de botanique. La maîtresse dessine deux tomates et un concombre au tableau et demande aux élèves ce que c’est. Toto lève la main :
–          Oui Toto ?
–          Moi je sais ce que c’est madame, c’est une bite !
–          Oh Toto !
–          La maîtresse fond en larmes tandis que la classe éclate de rire : elle en a marre que Toto la tourne en ridicule. De désespoir, elle s’enfuit dans le couloir où elle croise le directeur :
–          Mais que se passe-t-il Madame Machin ?
–          Oh, Monsieur le directeur ! C’est encore Toto qui fait des siennes dans ma classe… snif !
–          Quoi ? Ah ça ne va pas se passer comme ça !
Furieux, le directeur entre dans la classe :
–          Toto ! Qu’est-ce que tu as encore fait ?
Puis, apercevant le tableau :
–          Quoi ! Tu as dessiné une bite au tableau !!!

Tant pis, c’est pas grave : rendez-vous à 19h30. Bon appétit et à tout à l’heure.

Enfin libéré de mes obligations de leader, après être passé à l’office parisienne d’EF, je suis allé m’effondrer sur un banc dans le parc voisin, pauvre aventurier solitaire loin de chez lui… ouep… non sans demander à un couple de touristes de me prendre en photo (ben oui quoi, les belles photos d’aventuriers solitaires se prennent pas toutes seules!). EF et malgré tout, merci pour cette merveilleuse expérience, merci à tous: la hierarchie, le staff et les étudiants pour ces souvenirs inoubliables, je vous aaaaaaaaaaime!!!

Souvenirs…

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