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pub nul

Pénétrez le monde mystérieux de la pub grâce à l’excellent Nabolo-blog!

Ce matin j’ai cassé un verre et Baloota, ma gentille hôtesse, m’a annoncé que c’était très bon signe (que je casse ses verres) ; que quelque chose de bien allait m’arriver aujourd’hui… Et elle avait raison.

Sur les coups de 16h00, mon « coordinateur/agent » m’a appelé pour m’engueuler, parce que j’étais en retard à l’audition dont il avait oublié de me parler la veille. Une fois ce léger problème de communication résolu, j’ai pris un rickshaw en direction d’un quartier non loin, mais d’une adresse incompréhensible : en face du temple machin en passant par truc, bâtiment fb jsahbdhb… Tiens, je l’ai encore sur mon téléphone ! Je vous donne l’authentique, vous jugerez par vous-même :

« Siddha nagar,best colony, opp gajanand temple lane,part 2 B 50/200,road no 4,goregaon w. Skystar adv, part-2. »

…c’est ça qu’on m’a envoyé, texto, par texto.

Mais comme je suis un héros, j’ai fini par arriver, juste avant 18h00 : la ultima hora. Un type qui m’a pris pour un crétin m’a expliqué le concept trois fois :

– C’est pour une pub pour un nouveau téléphone portable avec une recharge à pile ; vous êtes un homme d’affaires et vous racontez à la caméra que vous avez besoin de rester en contact permanent avec vos clients et associés, et qu’il n’est pas toujours facile de trouver une prise, que ça vous fait perdre des clients, etc. Vous comprenez ?
– Oui.
– C’est pour une pub pour un nouveau […] des clients, etc. Vous comprenez ?
– Oui.
– C’est p[…]omprenez ?
– Oui.
Sa collaboratrice a voulu en être sûre :
– Vous avez compris ?
– Oui.

Ils n’avaient pas l’air de me croire… Ils pensaient peut-être que leur concept révolutionnaire allait me déstabiliser, mais moi aussi j’ai regardé les pubs de Les Nuls quand j’étais jeune… Et puis je suis acteur merde ! Je revenais à peine d’un tournage avec des stars que j’avais laissées en plan parce qu’on m’avait mal parlé, alors j’étais pas n’importe qui.

Mais ma réponse, toujours, les consternait. J’ai donc posé des questions pour qu’on avance, genre « Comment allez vous me filmer, gros plan ? Petit plan ? Pataplan ? » Ils m’ont demandé, soupçonneux, pourquoi je voulais savoir ça ? J’ai expliqué que c’était pour le body language, pour savoir si je devrais jouer du corps, des mains ou du visage (mais en fait c’était surtout pour avoir l’air pro et suivre les conseils que m’a donnés Lori Wyman sur youtube). Là le mec s’est senti de me réexpliquer une quatrième fois ce que je devais faire. Je l’ai coupé, lui assurant que c’était tout vu, et sa collaboratrice de me demander si j’avais bien compris (c’était presqu’un sketch). Alors j’ai pris les devant en demandant ce qu’on attendait pour sortir la caméra ??

Ce qu’ils attendaient, c’était la grosse voix qui résonnait dans le couloir. Le boss a débarqué, il ne m’a pas salué, il m’a juste expliqué (encore une fois) ce que je devais faire. J’ai promis que j’avais compris, j’ai tout répété bien comme il faut et on est tombé d’accord.

J’étais en mode « bat le steak » en fait. Tongs et lunettes de soleil dans les cheveux (sauf pour les tongs que j’avais gardées aux pieds), genre je me la pète, je suis un acteur reconnu, allez y, désirez moi ! Ca a bien marché ; ils m’ont demandé si j’étais acteur en France et j’ai dit que « oui bien sûr », mais seulement au théâtre (dès fois qu’ils réclament des preuves vidéos) ce qui n’est pas tout à faux (cf : cet article) mais qui est assez loin d’être vraiment vrai. Le boss a apporté des précisions : il m’a dit que la pub serait en hindi et que, puisque j’étais Français où quoi que je sois qui n’est pas anglophone, je pouvais passer l’audition dans mon propre langage, l’important étant que mon discours soit fluide, et que je prenne les bonnes expressions. J’ai dit ok, mode « bat le steak », c’est parti on verra bien.

Le type allume la caméra, lâche son « action », et moi je me lance, en balançant les mots comme ils me viennent :

« Vous savez, mon boulot à moi, c’est homme d’affaire… »

Facile à dire, mais je dois quand même vous parler un peu de ce qui se passe dans ma tête à ce moment là. Psychologiquement j’ai beau me répéter que je suis une star, un acteur expérimenté, etc. grâce au magnifique « pouvoir absolu », ressort de l’excellente « philosophie de l’aventure », c’est comme un ouragan cervical dans mes abdos… Je dois m’accrocher à l’idée que je suis vraiment acteur, vraiment bon, etc. Tout en essuyant des vents contraires de plus en plus violents ! Je suis sur un radeau balloté par les flots, accroché à la barre comme à une bouée de secours alors que des vagues d’incertitudes et de doutes me menacent de toute part !

Le pouvoir absolu, s’il permet de rallier la fiction, ne l’établit pas pour autant, à moins d’y perdre l’esprit, de se prendre vraiment au jeu… C’est comme une note de musique qu’on essaye de faire durer le plus longtemps possible, mais qui peut mourir étouffée à chaque instant. Même si je suis dans mon rôle, dans la peau que je m’invente, une voix tout au fond de moi me rappelle que je ne suis qu’un ex-obèse acnéique et sans amis, que ses camarades de classe appelaient « la taupe » parce qu’il avait un grand nez… Toutes mes faiblesses, mes complexes, mes hontes, sont là, qui attendent la faille pour ressurgir ! Pour me nouer la gorge, me cogner les genoux et me tarabiscoter le ventre ! Ma fiction, mon radeau, ce n’est qu’un point sur ces kilomètres cube d’eaux noires, sur cette mer de faiblesses… Oui, mais c’est un point qui flotte, un peu comme n’importe qui peut marcher sur l’eau, ne serait-ce que pendant un dixième de seconde avant de s’y enfoncer… J’ai ces quelques seconds devant moi, avant de couler à pic si je ne trouve pas un nouveau point d’appui. Mais pour l’instant je flotte, et je récite mon texte, en français, langue que personne ne comprend, et avec la gestuelle de présentation du produit.

Seulement voilà, toute cette pression, ces regards, le fait que je passe soudainement de l’anglais au français que je ne parle pas souvent, font que très rapidement je ne sais plus quoi dire, donc pas comment rejoindre la prochaine partie du discours qui veut que je présente l’innovant système de batterie… Et c’est l’accident ! Ce qui donne à peu près ça (à lire à voix haute en y mettant les gestes et en respectant le timing pour mieux ressentir la gravité du moment) :

« …et c’est pour ça que j’ai ce besoin important de rester constamment en contact permanently avec mes clients, et voilà, merde, fait chier, je sais plus quoi dire à propos de ce téléphone portable, qui est super achetez-le, pifpafpouf. »

Quand j’en suis arrivé à cet extrême je m’arrête. Je me dis, c’est pas possible, tu viens de raconter des énormes conneries en étant grossier en plus, faut en finir avec ce massacre. Mais que vois-je à ce moment là ? Cinq paires d’yeux qui me regardent avec admiration, attendant que je poursuive mon passionnant récit. Alors c’est reparti, faisant mine d’avoir marqué une pause volontaire, je saisis la pile AA que j’avais oubliée sur une table, et la présente à la caméra :

« Eh donc oui voilà, c’est ainsi qu’on peut recharger ce téléphone de merde j’arrive pas à l’ouvrir, putain, parce que c’est pas toujours facile de trouver une prise ou d’avoir son chargeur sur soi vous avez compris le concept tirelipinpon achetez-le c’est vraiment super mais maintenant il faut que je vous laisse bisous bisous et à mercredi prochain. »

Entretemps j’ai pris la pause, regardé le téléphone avec affection, comme si c’était mon fils. Le show total avec serrement de sourcils façon Président de la République qui annonce la troisième guerre mondiale lorsque j’ai parlé des difficultés qu’il peut y avoir à trouver une prise murale. A ce stade, il me semble que, grosso modo, j’ai dit tout ce qu’il y avait à dire, alors je regarde la caméra, statique, avec un grand sourire, et puis j’attends le « coupez » libérateur.

Silence.

J’espère que quelqu’un a compris que j’ai fini ma prestation…

C’est le big boss qui réagit :

– Assez, assez, ça suffit, tranche-t-il, c’était simplement parfait ! On vous revoit dans deux jours pour le tournage !

J’aurais aimé qu’il y ait une deuxième caméra pour filmer mon geste, en slow motion, quand il a dit ça : je me suis légèrement tourné vers le mur pour reposer le téléphone que je tenais dans une main et la pile AA que je tenais dans l’autre, et je me suis mordu le coin des lèvres du plus fort que j’ai pu. J’avais envie de rire ! Mais de rire ! Et puis j’ai été frappé d’une sorte d’hébétude, de sidération d’avoir réussi, comme si la vie était un jeu de hasard où il suffisait d’oser pour gagner…

J’ai pris les détails du rendez-vous du surlendemain, j’ai serré les pognes façon pro et me suis renseigné sur le salaire convenu avec mon agent (pour m’apercevoir que le coquin prenait 65% de ma paye au lieu des 30% prévus). Puis j’ai remis mes lunettes de soleil, façon pro, et je suis allé me bidonner dans la rue (en compagnie d’un ami imaginaire parce que tout seul c’est moins marrant).

Epilogue :

Deux jours après je suis allé faire le tournage de cette pub (bientôt sur youtube j’espère). Tout s’est bien passé. J’ai refait le coup de raconter n’importe quoi, en français, lorsque les mots me manquaient : que ce téléphone était mon meilleur ami, que je ne pourrais pas vivre sans lui, que son design était comme le corps d’une femme, que j’aimais le caresser et qu’il tenait dans ma main comme une petite friandise… Ils m’ont trouvé du talent parce que j’arrivais vraiment à mettre de la joie sur mon visage en parlant de leur produit… ont-ils dit.

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