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Une nouvelle tirée du recueil « Transports en commun ».


cupidon, eros

Vingt et une heures.

C’est l’hiver, il fait nuit depuis longtemps. La ville a revêtu sa parure nocturne de lucarnes oranges et de publicités clignotantes. Plus noir encore que le ciel qu’ils éclairent, les buildings se dressent comme les géants de jadis, couronnés de tâches rouges pour être reconnus des avions. Plus bas, beaucoup plus bas, les voitures fourmillent… J’entends leur bourdonnement. Il me rappellerait presque celui des collines de Cythère. Je suis un nostalgique.

Je laisse glisser mon pouce et mon index hors des canisses et referme ainsi la seule embrasure de « mon appartement ». C’est comme ça que j’appelle le débarras qui me sert de domicile.

J’allume une cigarette et je pousse une chaise pour m’approcher du piano. La poussière se soulève sous mes pas.

Il reste un peu de whiskey au fond de ce verre que j’ai oublié la veille, ou celle d’avant. Vingt et une heure cinq. J’ai un client ce soir. Mais j’ai encore du temps. Je bois ce qui reste de whiskey puis je jette le verre : tout ça a un arrière goût de poussière.

Je ne sais pas jouer du piano, mais c’est le seul instrument de musique sur lequel je peux étendre mes jambes, le cul sur une chaise, en tirant sur mon mégot. Et ça, ça vaut toutes les symphonies du monde… Faut-il que je sois devenu sarcastique pour dire une chose pareille ? Apollon ferait la gueule s’il m’entendait.

En laissant courir mes yeux dans mon appartement, mon regard s’arrête naturellement sur ce chapeau et ce grand imperméable sombre, perchés comme des vautours sur le porte-manteau. C’est eux que je vais enfiler ce soir, pour le boulot.

Je recrache la fumée en une série de cercles auxquels je donne des formes de cœur. Je suis expert à ce jeu-là. Il est vingt et une heure vingt. J’ai le temps et je ne m’inquiète pas : je suis toujours à l’heure… diraient mes victimes.

Le reste de mon mobilier est exclusivement constitué de draps blancs. Je les ai tendus au-dessus de mon passé : des dizaines et des dizaines de statues rapportées de Grèce. Je suis un peu collectionneur, et toujours nostalgique.

Si je tire sur un coin de drap je tombe sur une de ces figures familières : Zeus Olympien, Pallas Athéna, Aphrodite… Beaucoup sont des originales, mais pas toutes hélas. Elles me rappellent le bon vieux temps. Ma préférée ? C’est cette sculpture en ronde-bosse d’Eros avec arc, flèche, et carquois. Le jeune dieu est nu dans sa féminine et cruelle beauté. Debout, déhanché, le pied de la jambe libre rejeté en arrière. Sa belle tête est légèrement tournée vers la droite, entourée de ses longs cheveux bouclés. Il porte deux grandes ailes repliées dans le dos. On lit dans ses yeux la tranquillité des puissants. C’est un dieu.

Je laisse tomber mon mégot au sol et l’écrase dans la poussière. Plus je regarde cette statue, plus j’ai du mal à me convaincre que c’est moi qu’on a représenté.

***

J’ai passé mon enfance sous le soleil de Grèce. Même un immortel n’oublie pas les moments heureux. A l’époque, l’amour fleurissait dans les bois et les jardins. Je transperçais indifféremment hommes et femmes de mes flèches. Lorsque l’envie me prenait de m’enfoncer dans l’azur, je m’envolais au firmament et embrassais la terre entière de mon regard divin. Je bandais mon arc et décochais mes traits sur des cœurs déjà palpitants… Le soupir de l’humanité remontait à moi dans les nues. Aujourd’hui, il suffit d’un battement d’ailes en trop pour que je sois menacé par les contrôleurs aériens.

Le monde a changé petit à petit. Ça a commencé par le mariage. En abandonnant nos temples dans l’ombre de la croix nous ne nous doutions pas du complot qui se fomentait. Les mortels ont enfermé l’amour dans des anneaux. Ils se sont opposés à mes flèches. Chacune d’elle, au lieu du bonheur simple qu’elle devait apporter, pouvait avoir des conséquences terribles sur des familles entières. Il fallait aimer selon des lois humaines désormais. On me fit comprendre, en torturant ceux que j’avais unis, que mes interventions étaient dorénavant malvenues.

Ils firent des péchés de mon prestige passé. Ils firent de moi un angelot frivole tout juste bon à servir de motif sur des tapisseries. Leur goût n’alla plus à l’amour mais à la guerre, des guerres de conquêtes ou de fois, loin de cette épopée galante qui conduisit tant de preux à mourir aux pieds d’Hélène de Troie.

J’en rallume une cigarette. De dépit.

Malgré ces temps difficiles j’ai continué à transpercer les cœurs. Pour réveiller les mortels, j’ai écrit, à la pointe de mes flèches, les plus belles histoires qu’ait connues l’humanité. Tristan et Iseult, Roméo et Juliette sont morts pour rappeler ma puissance à leurs semblables. Hélas, les mortels connaissent ces récits, mais ne les revivent pas.

Heureusement il existait des héros, luttant contre l’aveuglement des leurs, rebelles à la souffrance et aux dogmes de la conscience. Des chevaliers de la passion que j’ai bien secondés de mon arc. Don Juan, Casanova : avec eux j’ai été de tous les combats. Ils ont maintenu l’espoir, avant de disparaître.

J’ai rangé mon arc et mes flèches. J’ai laissé aux nymphes le soin d’entretenir les sentiments. Elles s’y sont employées, plus ou moins. Je me suis trouvé d’autres plaisirs : l’alcool, les cigarettes, le souvenir… Pour payer mon appart’, mon gris, et mon malt, j’ai rapprovisionné mon carquois. J’ai repris du service, mais ça n’est plus gratuit.

***

On me contacte par la dépense. Là où il y a du fric, j’apparais.

Je mets un peu de piment dans le cœur de ceux qui s’arrêtent, les yeux émerveillés, devant la photo d’une femme nue retouchée par ordinateur. S’ils en viennent à acheter le shampooing, la voiture ou la machine à café qu’elle promeut, ça suffit à payer mon loyer.

Pour une alliance en or surmontée de diamants, je fais durer l’amour une dizaine d’années. Sans les diamants c’est moitié moins.

Chez qui met le paquet : maison, piscine, vacances, etc. Je vais parfois jusqu’à prolonger la tendresse toute une vie, pourvu qu’elle soit courte.

J’accepte aussi les menus présents : une robe, un parfum. Pour huit euros la place de cinéma je concède quelques étincelles, je jette de la poudre aux yeux, je m’achète un paquet de cigarettes.

L’amour se vend de nombreuses façons : via les artifices dont les mortels s’affublent pour sortir le soir ; par ces couteux voyages qui autorisent leurs frasques estivales ; au travers des sites de rencontres, des téléphones roses, des films pornographiques et de la prostitution qui a pour elle le mérite de la franchise.

Un tel s’écrie-t-il : « Je donnerais des millions pour avoir cette fille ! » que je le rassure aussitôt : « ça peut s’arranger. » Alors, si vraiment il y met le prix, je déploie mes ailes et j’ouvre mes yeux d’Eros à l’immensité de l’univers.

Même si je n’atteins plus l’espace, à cause des avions, j’embrasse l’humanité de mon regard divin, celui qui fait fi des enveloppes charnelles, pour ne plus voir que les cœurs battant dans les poitrines.

Le cœur est dépositaire des sentiments car il est le premier organe de vie. C’est à l’intérieur que j’immisce l’amour, de mes flèches.

J’identifie les cœurs que je dois unir et j’efface tous les autres de ma conscience. Il ne reste plus que ces deux points rouges que je vais transformer en ligne.

Je bande mon arc. Je sors une flèche de mon carquois… La pointe est émoussée, mais qu’importe : je ne fais plus dans la qualité. J’encoche la flèche sur la corde, fermement maintenue par mon index et mon majeur. Je lève mon arc. Je le tends, puis, je laisse aller. Je laisse tout aller. C’est un peu de moi qui pars avec chaque trait. Toujours un petit peu, même si, aujourd’hui, ce n’est plus que trois fois rien.

La flèche traverse le premier cœur, dont elle arrache un morceau, puis se plante dans le deuxième. Il y a toujours un donneur et un receveur. C’est comme ça, c’est la loi. Après ça j’empoche mon dû, je remets imperméable et chapeau, et je m’en vais.

Il n’y a pas de service après vente : pour la suite, ils n’auront qu’à se débrouiller tout seul. Je m’en fous.

Vingt-deux heures douze. Je dois me préparer.

***

Je retire mes pieds du piano et repousse délicatement ma chaise. J’aimerais taper dedans mais il y a trop de poussière, ce serait provoquer une tempête. Je vais jusqu’au porte-manteau et je sors un chiffon de la poche de mon imperméable, puis je retourne vers le piano.

Dans « mon appartement », chaque mouvement m’est aussi pénible que je m’y sens étriqué.

Je passe le chiffon sur le dessus du piano pour révéler une serrure que je crochète. Le couvercle s’ouvre… Voici ma petite collection personnelle. Mon matériel de pro. Le piano est rempli de bouteilles et d’alambics, de tubes et de flacons. J’ai soigneusement étiqueté le tout : jus de passion, liqueurs d’idylle, alcools de sentiments, nectar d’amour fou et philtres divers. Je m’essuie les mains et commence ma préparation. Vingt-deux heures vingt quatre. Je ressens presque de l’excitation. Ça faisait longtemps. Ça faisait même des siècles.

Vingt deux heures quarante deux. Mon cocktail est terminé. J’y ai mis le meilleur de ce qui me restait. Avec une attention extrême je le verse dans un récipient en argile, puis je m’approche d’un drap blanc, que je soulève.

Ma statue de marbre semble, en apparence, aussi immortelle que je le suis. Pourtant, il suffirait d’un coup pour la briser, moi pas… Moi je change, elle pas. J’effleure la flèche qui dépasse du carquois fixé au socle. Le marbre s’anime, il prend vie. La flèche me reste dans la paume. Je la porte jusqu’au récipient en argile et l’immerge dans la potion. Le liquide bout en dégageant des effluves violets. Un peu de patience… Ça y est, c’est prêt.

Magnifique. La flèche scintille quand je l’incline entre mes doigts. Elle est aussi impalpable que les nuages, aussi fulgurante que l’éclair. Même moi, avec mes yeux divins, je dois me concentrer pour la voir : c’est une longue aiguille à peine plus épaisse qu’un fil. Je la glisse dans mon ceinturon.

Je retourne vers la statue dont je touche l’arc en pierre. La pierre devient bois. Je remets le drap sur ma propre effigie et gagne le porte-manteau. J’enfile mon imperméable sous lequel je dissimule mon arme. Je mets mon chapeau.

Le fer de la poignée crisse quand je la fais tourner dans ma main. Je déteste cet endroit. Je m’en échappe : mon client m’attend et je ne voudrais pas décevoir.

***

C’est une jeune femme sincère. Peu importe qu’elle soit belle, intelligente, ou même riche puisqu’elle a la sincérité.

Elle travaille dans un supermarché. Sa mission consiste à passer le code barre des objets au-dessus d’un faisceau lumineux pour que des machines puissent calculer le prix qu’elle annoncera aux clients.

Un robot pourrait le faire. Beaucoup de robots le font déjà d’ailleurs, parfois mieux que les mortels. Mais il y a quelque chose qui rend cette jeune femme irremplaçable : c’est son sourire. Heures après heures, jours après jours, elle sourit à toutes ces ombres qui, au lieu de chasser, pêcher ou jardiner, viennent s’approvisionner dans le grand magasin. Par son sourire elle met du soleil dans la grotte immense où ils déambulent en baissant le front, elle transmet de l’amour et de la joie.

Ceux qui ont le bonheur de passer par sa caisse en reçoivent. Leurs joues se gonflent, leur œil pétille, ils sourient à leur tour grâce à sa voix, guillerette, qui leur souhaite une bonne journée. Ce petit peu de gaieté ils le passeront à tous ceux qu’ils croiseront ensuite, qui eux-mêmes le passeront, jusqu’à ce que l’allégresse s’amenuise, puis disparaisse.

Si ce miracle est possible, c’est parce que le cœur de cette jeune femme palpite. C’est ça qui m’intéresse.

J’étais dans la file d’attente avec mes cigarettes et mon whiskey lorsque j’ai entendu sa prière. Une prière silencieuse. Elle a lancé son habituel « Bonjour, comment allez-vous ? » à un client. J’ai fait volte-face en entendant sa phrase. Les notes n’étaient pas les mêmes. Sa voix émettait une vibration autre. J’ai senti sa peau qui dégageait une plaisante odeur de sudation. J’ai ouvert mes yeux divins et j’ai vu son cœur battre, plus vite, plus fort, accélérant l’afflux sanguin dans son cœur et dans son cerveau grâce à ce processus magique dont je suis l’inventeur et qui a permis la vie. Cette fille était sur le point d’aimer. Il ne lui manquait que ma flèche, l’approbation divine d’Eros, Dieu de l’Amour.

J’ai arrêté le temps et déployé mes ailes. Quittant mon enveloppe charnelle, je me suis approché d’elle pour l’effleurer.

Sa peau frissonna. Elle m’avait senti.

J’ai plongé mon regard dans le sien qui regardait cet homme, et j’ai aperçu le feu jadis dérobé de l’âtre Olympien. Je ne m’étais pas trompé : cette fille est prête à vivre un amour différent, celui que la plupart des mortels appellent « le grand ».

Vingt-trois heures. Une fois au rez-de-chaussée je passe la porte de mon immeuble. Je m’engage dans la rue. Avec mon chapeau et mon imperméable, je suis un anonyme.

***

J’avais tellement de mal à m’en convaincre que j’y suis retourné. Je pensais le feu perdu dans le flot innombrable de l’humanité mais il brûle toujours chez cette jeune femme, à chaque fois que ce client repasse.

J’ai levé le pied sur la boisson. Maintenant, j’ai une nouvelle source d’ivresse.

Je me suis intéressé à celui qui provoque, chez ma jeune mortelle, de si aimables sentiments. C’est un homme tout ce qu’il y a de plus moyen : la quarantaine, deux enfants, sur le point de divorcer, salarié, avec plein de projets en tête qu’il n’a jamais vraiment cherché à réaliser. Jamais je n’aurais pu le remarquer dans la foule de ses semblables, si ce n’était à travers elle.

Il n’y a pas d’argent en jeu. Pour une fois depuis longtemps, ce ne sera pas le motif de mon intervention. Dès l’instant où j’ai assisté à leur rencontre, j’ai pensé faire grâce à la jeune femme d’une de mes flèches. Mais en y retournant, jour après jour, en constatant que son cœur palpitait avec la même intensité à chaque fois qu’elle le regardait, j’ai commencé à voir plus grand. J’ai repensé à Roméo, Juliette, et aux autres, moins connus, dont l’histoire a ravivé la flamme de leurs semblables. J’ai songé que j’avais devant moi une nouvelle occasion d’écrire. J’ai fait un plan.

Mes pas m’entrainent jusqu’au carrefour.

Vingt trois heures douze. Dans onze minutes, je vais ajouter une légende à mon lot de romances, je vais tirer une de mes plus belles flèches.

La jeune femme arrivera par là. Elle s’arrêtera au feu rouge. Lui longera le mur, du même côté de la rue. La jeune femme l’apercevra et attendra pour traverser.

Elle sera belle ce soir, tout juste sortie d’un rendez-vous avec des amies, porteuse de sa gaieté habituelle mais libérée du poids de ses obligations et de cet uniforme de caissière qui dissimulent sa personnalité. Il la verra. Son œil s’arrêtera sur elle qui lui sourit parmi la foule. Il pensera que son visage a quelque chose de familier.

A cet instant précis, je déploierai mes ailes. J’irai me poster sur la ligne droite que formeront leurs cœurs. J’encocherai ma flèche sur la corde, fermement maintenue par mon index et mon majeur. Je lèverai mon arc, le tendrai…

Il la reconnaîtra enfin et je laisserai aller. Je laisserai tout aller : une partie de moi, Eros, Dieu de l’Amour, voyagera avec cette flèche. Elle transpercera le cœur de la jeune femme et ira se figer dans celui de cet homme.

Il frissonnera. Il se souviendra de toutes les fois où la jeune femme lui a souri alors qu’il passait devant sa caisse. En la voyant lui sourire à nouveau, loin du supermarché, il comprendra que ses sourires n’étaient pas obligés. Il verra la douceur dans ses yeux… Touché. La flèche s’enfoncera un peu plus dans sa poitrine.

Il avancera lentement vers elle, un pas, puis deux. Chacun dans le regard de l’autre ils entreverront la possibilité du bonheur. Puis lui tombera sur le trottoir, mort, foudroyé par une crise cardiaque.

Le drame amoureux du XXIème siècle ce ne sont plus ces obstacles extérieurs, la distance, la famille ou la guerre qui ont fait le succès des tragédies passées, c’est la rencontre de ceux qui aiment avec ceux qui n’y parviennent pas. Certains cœurs ne supportent pas d’aimer.

Vingt trois heures vingt trois. Qui a dit que je n’étais pas cruel ?

FIN

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