Voici la suite de la
sixième nouvelle qui doit figurer dans mon recueil. Comme d'habitude j'attends vos commentaires avec impatience. Vous pouvez lire le Chapitre 1er ici. Merci les Zamis!
Au-delà du Styx, les Enfers sont divisés en trois régions majeures : le Pré des Asphodèles, les Champs Elysées et le Tartare.
Le métro accélère.
A chaque aller-retour, la rame prend de la vitesse. Il n’est plus guère possible d’en descendre désormais. Le métal crie sous la pression, ses appels meurent dans les tunnels.
Un jour, la rame gonfle, tousse, gronde, et ralentit enfin. Monsieur qui est à l’intérieur n’a toujours rien remarqué. Il fixe son journal.
« La Défense ». Le métro s’arrête ; il imprime un mouvement de hanche à tous ses passagers.
Sur son strapontin, Monsieur a le nez dans son journal. Il ne le lit pas. Il ne le regarde pas. Il le voit à peine, juste de quoi s’assurer que le papier à larges bords continue de le camoufler.
Des sons étranges proviennent de l’extérieur. Toujours ces grondements qui ressemblent de plus en plus à un souffle, un peu comme si le métro était attelé à une locomotive à vapeur… Quelque chose se passe. Le sol tremble, légèrement. La vibration se répercute sur les parois, jusqu’au plafond. Le métro se remet en marche. C’est un nouveau départ.
Une sonnerie retentit, les portes se ferment. La rame qui s’élance imprime à chaque voyageur un léger mouvement de hanches… Le mouvement est perpétuel. Les hanches se balancent de gauche et de droite, sans s’arrêter : on dirait une danse. A l’extérieur, des clous sautent en sifflant sous la pression : on dirait de la musique. Monsieur s’étonne et regarde autour de lui. On dirait qu’il se réveille.
***
Le Pré des Asphodèles est le lieu d’errance de ceux qui ont vécu modérément : ils y déambulent en file indienne, formant un gigantesque huit auquel viennent en permanence se mêler de nouveaux défunts. C’est une ronde sans but qui ne connaîtra jamais de fin.
Voilà ce qui se passe : sous le métro, le fer des rails se tord comme de l’argile, se replie comme un ressort, et propulse la rame dans une nouvelle direction, dépourvue de tunnel.
La terre résiste, s’oppose comme un mur à ce nouvel essor, puis cède douloureusement, et le métro s’enfonce tandis que Monsieur s’accroche aux courroies de son compartiment.
Comme un vers géant, le métro perfore les entrailles de la terre. Il traverse les strates qui recèlent les vestiges du passé, les souvenirs de Monsieur et de l’humanité toute entière.
Le métro se courbe pour prendre une ligne droite. En vrombissant de manière effrayante, il atteint maintenant sa vitesse maximale. A l’intérieur cependant, tout le monde danse, même Monsieur, qui s’est levé. Soudain, dans une explosion de glaise et de roche, comme une éjaculation furieuse de vie, le métro fait péter une paroi du sol et plonge dans l’océan. La vitesse s’atténue immédiatement.
Les wagons flottent à présent, comme en apesanteur. Il n’y a plus un son, plus rien. Puis les wagons se détachent, un à un, comme des bulles de savon. A l’intérieur, les passagers ont collé leurs bouches rondes aux hublots : des poissons curieux s’approchent pour les imiter. Dans le firmament marin on voit planer des raies géantes et nager des dauphins.
En survolant un groupe de coquillages couchés dans le sable, les passagers découvrent sur leurs surfaces lisses, polies comme des miroirs, l’image d’un sous-marin vert. Alors ils s’étonnent de leur incroyable aventure, ils parlent à leurs voisins.