Voici la suite de la
sixième nouvelle qui doit figurer dans mon recueil. Comme d'habitude j'attends vos commentaires avec impatience. Vous pouvez lire le Chapitre 1er ici. Merci les Zamis!
Pour traverser le Styx il faut s’adresser à Charon, le nocher. C’est lui qui, contre une obole, offre les services de sa barque aux trépassés.
Une sonnerie retentit, les portes se referment. La rame qui s’élance imprime à chaque voyageur un léger mouvement de hanches. Et puis le bruit des rails s’impose sur les conversations que l’heure matinale ne permet pas. De toute façon, il n’y a rien à dire.
A qui s’adresser surtout ? Tous les voisins de Monsieur, debout autour du strapontin, font peser sur lui un sentiment coupable : c’est eux qu’il a grugé en s’asseyant, ils sont ses adversaires du quotidien, ses concurrents. Heureusement, Monsieur tient en mains un journal, accepté sans y penser lorsqu’il est entré dans la bouche. Monsieur l’ouvre et le lit pour se donner une contenance, et finit par avaler ce qui y est écrit, mais sans y croire vraiment car il se souvient que cette soupe est fade. Mais pour combien de temps ?
Deux stations plus loin Monsieur a vieilli. Suffisamment pour fondre sous son journal lorsqu’une dame âgée monte à bord en râlant, avec sa canne. Monsieur constate que personne ne se lève pour lui céder la place. Il maugrée contre tous ces mal-élevés dont il ne sera pas la dupe.
Quelque part, au niveau du plafond, un petit encart, vestige d’une courtoisie déchue dont il cite les règles, a disparu sous un monceau de tags. Comme Monsieur, dans son journal.
A la station suivante, lorsque Monsieur s’apprête finalement à donner l’exemple, c’est toujours là que la mégère descend. Dommage, mais Monsieur a la conscience tranquille.
Un miséreux a remplacé la vieille aux abords du strapontin qui constitue le territoire de Monsieur. L’odeur est insoutenable. Il pue. Il sent le métro à vingt pas à la ronde. A croire que ce monsieur n’en est jamais ressorti.
Monsieur lui en veut de lui infliger cette souffrance olfactive. Pour s’en libérer Monsieur lui donne un sou. Le miséreux s’éloigne, laissant sa place à une jeune fille toute en jupe et dentelles qui en comparaison paraît un bleu de ciel.
***
Quiconque penche la tête au-delà du canot de Charon apercevra les âmes, ombres sans force ni sentiment, simples présences d'un passé à jamais aboli, comme autant de gouttes qui forment les eaux du Styx.
Monsieur tente de saisir les yeux de la jeune fille de son propre regard, mais l’odeur du métro pèse toujours, comme une malédiction sur des possibilités.
Parfois néanmoins, les yeux de la fille se laissent attraper. Comme s’ils brulaient, Monsieur les relâchent aussitôt. Puis il regarde la fille à nouveau qui ne le regarde plus. Ou si elle le regarde c’est lui qui s’en effraie.
Monsieur reste ainsi paralysé, la bouche muette, prisonnier d’un costume insensé qui fait de lui Monsieur plutôt que Romain, Samuel ou Habyarimana, Tchang, Medhi, William ou Danse-avec-les-loups.
Le métro dépasse une station puis l’autre, puis l’autre. Monsieur sera bientôt arrivé. Mais où ? Guère plus loin que son point de départ, c’est inéluctable pour qui marche en cercle.
Le problème de Monsieur, le seul, le vrai, c’est que la situation ne lui convient pas. Il aimerait s’attacher à son cercle, en faire le rempart d’un bonheur solide, mais il n’y parvient pas. Chaque matin, lorsqu’il ferme sa porte, il a le sentiment d’oublier quelque chose…
Le métro accélère.