Archive pour février 2010
L’épisode de l’expo d’art moderne
width="225" height="300">Encore un épisode qui saute! Ce passage part dans des considérations qui n’ont rien à voir
avec le thème du roman… Je coupe!
Ca n’avait pas été une mince affaire pour trouver l’endroit : une grande maison évidée
associée à un petit jardin. A l’entrée nous avions été accueillis par un gentleman efféminé avant de passer un regard de politesse sur les œuvres puis de chercher le buffet. Nous reviendrions à
l’art, oui, mais équipés d’une coupe de champagne, chaque chose en son temps. On allait pas en faire plus que le Ministre tout de même !
Le buffet, modeste, avait été dressé à l’extérieur dans une petite cour où poussait un
gazon épars. C’est là aussi que se trouvait Polly, radieuse, qui n’avait pas lésiné sur la coquetterie pour cette soirée dont elle était l’hôtesse. Elle nous accueille avec un enthousiasme
non-dissimulé et qui me surprend : compte tenu de nos deux dernières entrevues je ne m’attendais pas à autant de chaleur de sa part, elle est lunatique ou quoi ?
Nous plaisantons un moment tous les trois jusqu’à ce qu’elle « j’aurais bien
aimé rester discuter avec vous » mais qu’elle « je dois m’occuper des invités » et laisse donc notre viril binôme profiter de l’exposition. La visite peut
commencer.
- Mais qu’est-ce que c’est que cette merde ?
- Ca s’appelle de l’art moderne Thomas.
Devant nous, la photo noire, blanche, et trouble d’un four à micro-ondes cintrée dans un
cadre super kitsch. Autour d’elle, tout aussi aberrantes, pendent dix de ses petites sœurs. ça n’a ni sens ni charme. Je ne comprends
pas.
- De nos jours c’est l’exposition qui fait la valeur de l’œuvre…
Aurélien essaie de justifier tant bien que mal le prix exorbitant de tous ces clichés
ratés puis encadrés qu’un fou avait imaginé d’accrocher aux murs, convaincant d’autres fous que c’était des œuvres d’art.
- Tu veux dire que l’ensemble de l’exposition est une œuvre ? Je veux bien avaler ça,
mais retirées de l’exposition, pourquoi les pièces qui la composent conserveraient-elles une valeur ? Qu’on achète toute l’œuvre d’accord, mais une partie seulement ça n’a pas de sens. C’est
comme s’éprendre d’une belle voiture et n’en acheter qu’un peuneu !
- Un quoi ?
- Un peuneu.
- Un « pneu » tu veux dire ? »
Je tombai des nues quand mon normalien m’assura qu’il n’y avait jamais eu de
« eu » avant le « n » de « pneu » mais faisais abstraction de mon émoi pour tenter de comprendre ce qu’il m’expliqua :
- C’est pas comme ça qu’il faut le voir Thomas. Imagine que cette belle voiture dont tu
parles, elle ait gagnée le « Paris-Dakar »…
- Je hais le « Paris-Dakar » et tous les enfoirés qui participent à cette course
de connards !
- Bon alors disons… Une autre course ! N’importe laquelle ! Bref : la
voiture a gagné, tu es bien d’accord qu’elle revêt une valeur particulière ?
- Mouais…
- Jusque-là j’étais d’accord, mais je prenais mes précautions parce que je sentais bien
que je n’allais pas être d’accord avec la suite.
- Et si tu pouvais avoir un pneu de cette voiture championne, tu ne serais pas prêt à
payer plus cher que le prix d’un pneu normal ?
- Mais qu’est-ce que tu veux que ça me foute d’avoir un peuneu puisque c’est la voiture
qui a gagné ?
Aurélien reprend une longue gorgée de champagne tout en me fixant de son œil, bleu, que ne
cache pas son verre. J’attendais son prochain argument. Le voilà qui finissait sa coupe.
- Ouais, t’as raison en fait, c’est complètement con. Mais y a des gens à qui ça plait.
Can I have some more ? demande-t-il à la serveuse. Je tends ma flûte pour l’accompagner et continue ma rhétorique :
- C’est la voiture qui a gagné, c’est elle qui a une valeur particulière parce que c’est
elle qui a acquis une valeur particulière du fait de sa victoire ! Pas chacun de ses composants ! Son peuneu, tout seul, il est rien !
- Hm hm, acquiesce Aurélien dont les joues commencent à se colorer.
Cette conversation me rappelait cette fois où, tout jeune, j’avais présenté un superbe
dessin à ma mère, à qui j’avais décidé de l’offrir avant de songer, compte tenu de ma réussite et des compliments que j’en obtenais, que je pourrais aussi bien le vendre, et lui avais demandé si
par hasard j’étais susceptible d’en tirer le prix d’un « Picasso ». J’avais sept ans, nous venions de passer à table.
Ma mère m’affirma que même si ce que j’avais dessiné était très joli, ça n’aurait jamais
la valeur d’un « Picasso » et qu’un simple gribouillis de l’artiste vaudrait toujours plus que n’importe lequel de mes beaux dessins… Absurde !
- Mais si mon dessin est le plus joli, avais-je insisté, pourquoi est-ce qu’il ne vaut pas
aussi cher ?
- Parce qu’il y a plus de gens qui veulent acheter les dessins de Picasso, et plus il y a
de gens qui veulent acheter la même chose, plus cette chose est rare et plus ça lui donne de la valeur, tu comprends ?
- Oui je comprends…
- Tant mieux ! interrompit mon père, on va peut-être pouvoir déjeuner
tranquillement.
Je n’avais pas terminé :
« Mais pourquoi y aurait-il plus de gens qui
voudraient acheter un dessin de Picasso si c’est le miens le plus joli ? »
Je commençais à suspecter ma mère de me raconter des fadaises pour pouvoir garder
égoïstement le dessin pour elle : j’avais bien vu qu’elle tirait la gueule depuis que je le lui avais repris des mains et que je parlais de le vendre aux enchères.
« En plus, ajoutai-je, certain de l’amener à admettre que j’avais raison, mes dessins
sont plus rares que ceux de Picasso. »
C’est mon père qui mit fin à la conversation avec une de ses nouvelles énigmes qui me
réduisit au silence :
« Thomas : tout ce qui est rare est cher. Socrate a un âne boiteux. Les ânes
boiteux sont rares, est-ce que l’âne boiteux de Socrate est cher ? »
Il me faudrait le temps de nombreux repas pour comprendre la question et encore davantage
pour y répondre.
Des années ont passé depuis ces évènements et j’ai appris entre temps que cette question
de mon père, célèbre en fait, avait pour réponse qu’un âne boiteux a peu de valeur marchande… Quand bien même il aurait appartenu à Socrate, un des plus grands philosophes de tous les
temps !
Ma mère m’avait roulé. De même, cet artiste avec ses photos troubles roulait son public en
le convaincant qu’il vendait des œuvres d’arts. Le public, crédule, marchait dans la combine, et c’est ainsi que le commerce du laid proliférait, un peu comme si j’arrivais à convaincre le monde
entier que le bois que je touche vaut de l’or : ça paraît complètement débile, pourtant ça a déjà été fait, et c’est refait tous les jours avec des t-shirt, par exemple, qu’on enlaidit d’un
gros « NIKE » et qui triplent de valeur. C’est la victoire de Midas car cette fois ce sont ses sujets qui se cassent les dents sur son or.
- Tu l’avais comprise toi la légende du Roi Midas ? demandai-je à Aurélien, Je crois
que la morale vient de me sauter au cerveau.
- Moi je crois que mon cerveau vient de sauter tout court.
Et nous trinquâmes pour la quatrième fois.
L’épisode du temple de Kali
Comme pour les autres épisodes que
j’ai déjà eu l’occasion de publier sur ce blog, l’épisode du “temple de Kali” ne trouve plus sa place dans “Indiana Tom” (mon futur roman que vous allez -sans doute- acheter nombreux). Je
l’extrais donc du manuscrit et je vous le livre ici en pâture pour que vous le déchiriez comme des chiens avec vos crocs de critiques aiguisés. Merciiiiiiiiiiii!
Polly insiste pour que je la précède… Pour la première fois, enfin, je vais entrer dans un
temple hindou. Ce n’est pas un événement sans importance pour moi qui me fais l’avocat du retour aux religions polythéistes antiques dont l’hindouisme est le plus proche parent survivant à l’ère
moderne.
Je n’ai pas de religion. C’est à dire que je ne me soumets à aucune loi édictée par des
hommes au nom du divin. Néanmoins je suis, comme la grande majorité de mes congénères, un être spirituel doté de croyances qui fleurissent en moi spontanément au sujet de la « chance »,
du « hasard », du « destin » ou du « divin ». J’ai simplement l’avantage de me sentir bien sans recourir aux services d’un guide de la foi.
Si tel n’était pas le cas, il me serait toutefois impossible de me tourner vers les
monothéismes dont la doctrine, d’emblée, me dérange : est-il vraiment possible aux hommes de vénérer une seule et même déité ? D’en partager la même exacte conception ? Il me
semble que s’ils disséquaient leur foi dans les moindres détails, et pourvu que leur vocabulaire le permît, beaucoup de croyants en viendraient à cette conclusion générale, qui est aussi la
mienne, qu’aucun humain et même qu’aucune chose n’est exactement semblable à une autre, que ce qui en émane obéit aussi à cette règle et que, par conséquent, en admettant pour la démonstration
qu’il existe bien un Dieu unique, il n’est de toute façon pas en notre pouvoir de l’adorer en une seule foi*. Les monothéismes ne sont plus dès lors, que des
polythéismes déguisés ou des générateurs de schismes.
En fait, j’ai toujours songé que l’homme était pluriel et que l’univers l’était aussi.
Pourquoi réduire le divin à l’image d’un seul ? Cet engouement pour l’unique, si soudain à l’échelle de l’histoire, me paraît bien artificiel, alors que la spontanéité naturelle des
croyances humaines l’avait toujours amené à révérer le multiple.
Il m’est par ailleurs impossible de détacher le monothéisme des extrémités vers lesquelles
cette théorie a conduit et conduit encore et qui sont responsables de cruautés et de massacres inégalés dans l’histoire de l’humanité. Si aujourd’hui c’est du rabâché, si l’Eglise montre patte
blanche, moi je n’oublie pas. Je redouterai toujours les monothéismes pour leur capacité à se lier au pouvoir dont il est si difficile de les arracher ensuite.
Il résulte de tout cela que je me représente de manière idéale l’antithèse du monothéisme,
alias le polythéisme antique, sans prophète ni parole sainte qui ne saurait être contestés, comme le garant d’une tolérance religieuse absolue : dès lors qu’on admet l’existence de plus d’un
dieu, on peut en admettre une infinité. C’est ainsi que fut édifié, à Rome, un temple dédié au « Dieu inconnu » qui invitait chaque nouvelle croyance à se mêler aux autres. A l’époque,
les Dieux étaient des exemples, pas des tyrans, dont les aventures rappelaient aux hommes leurs devoirs et les faiblesses inhérentes à leur race. Ces leçons étaient accessibles au prix d’un peu
de sagesse que chacun payait volontiers. Le monothéisme judéo-christiano-islamique a fait de ces leçons des commandements dont l’origine s’est perdue dans la mémoire de créatures devenues bêtes
apeurées et rapidement soumises à un clergé autoritaire… Il n’y avait pas de clergé dans le polythéisme grec.
Puisque mes contemporains ne peuvent pas se passer de religion, j’en viens à considérer
très favorablement l’idée que ces cultes renaissent et reprennent le terrain dont le christianisme les a chassé en diabolisant nos divinités originelles. Tel fut le cas de Pan, autrefois Dieu de
la forêt et des jardins, devenu le bouc émissaire de la chrétienté qui en fit son Satan, et au décès symbolique duquel Brassens a consacré l’une de ses chansons** les plus importantes à mes yeux, qui exprime parfaitement les raisons pour lesquelles je me réjouirais à l’idée de célébrer son culte et qui peuvent se résumer en ce que, du temps
que régnait le grand Pan, la poésie était partout, de même que les Dieux dont on n’avait pas à craindre le courroux mais simplement à apprécier la compagnie (de fait, les Grecs ne se battirent
pas pour imposer le patronyme de Zeus mais, pendant dix ans, pour l’amour d’une femme. Tant qu’à faire autant choisir un motif qui en valait la peine !).
Hélas l’idée qu’on puisse vénérer Zeus (ou Shiva) de nos jours fait éclater de rires les
occidentaux équilibrés, biens dans leur vingt et unième siècle, capables de me soutenir que Jésus est le messager et fils de Dieu, qu’il est né de mère vierge et qu’il a marché sur les
eaux.
Mais beaucoup de ceux qui l’affirment n’y réfléchissent pas plus que ça. Est-ce si dur
d’admettre humblement qu’on se sent bien dans son confort spirituel, à l’abri d’une mort biologique, ou qu’on a épousé les valeurs de sa tribu par habitude plutôt qu’adhésion ?
L’argument du miracle vient parfois contrecarrer les miens, lorsque mon interlocuteur s’est tiré de justesse d’une maladie fatale et qu’il y a vu un signe divin… Mais de quel dieu ? Je
rappelle que Zeus était farceur, qu’il n’aimait pas beaucoup les mortels, et que les aider à se persuader des croyances les plus folles ou les plus contraignantes, capables de plonger leur race
dans l’abîme de l’ignorance dont lui, Zeus, les avait tirés contre son gré (merci Prométhée !) et éventuellement de la conduire à sa perte aurait tout à fait été de son goût ! Et si
c’était lui, finalement, l’auteur de toutes ces farces ? Le débat est sans fin et fort heureusement, je n’ai pas besoin que tout le monde soit d’accord avec moi pour être à l’aise. Mais
je reste très curieux de voir ce que donne, dans la pratique, un semi-polythéisme tel que l’hindouisme.
La philosophie de l’Aventure: comprendre le langage du corps, des animaux et des plantes

J'ai inséré cette image dans le but avoué de donner du crédit à mon article.
Vous en conviendrez, amis philosophes de l’Aventure, notre raison n’est pas la seule à décider de ce que nous faisons, ni de ce que nous devenons. Notre corps, et à travers lui son ADN fait de nombreux choix auxquels la raison est contrainte :
- A long terme (car nos capacités physiques déterminent ce à quoi nous seront aptes ou non : ces capacités physiques étant elle-même déterminées par notre ADN – le corps).
- A court terme (il y a de nombreuses décisions qu’il n’appartient pas à notre cerveau de prendre : comme par exemple l’envie de dormir, d’uriner, les sentiments, les réflexes, etc.).
Imaginez, un objet non identifié vous arrive en pleine figure lors de la projection d’un film 3D (ça m’est arrivé pendant la séance d’Avatar :p), il se peut que vous vous penchiez sur le côté pour l’éviter… Mais cette décision n’est pas de vous. Pas plus que vous ne décidez de vos allergies, de votre résistance au froid, etc. Même si, en vous entrainant dans un certain domaine, par choix de votre raison, vous développez des aptitudes, ce n’est pas votre cerveau qui les développe, mais votre, corps, en réaction de ce à quoi vous l’aurez habitué : il réagit, « intelligemment » à vos besoins.
Conclusion : n’y a pas que votre cerveau dans votre corps qui « décide ». Il y a autre chose : vous êtes plusieurs sous la même peau. Mettons le cerveau/la raison de côté, comment appeler cet autre habitant ? Le corps, l’ADN ou l’instinct.
L’homme a pris l’habitude de développer sa raison au point d’ignorer ce deuxième « habitant » contre lequel il lutte (il cherche à réfréner ses pulsions). Les animaux au contraire, ont l’habitude de s’en remettre à lui, non sans, quand besoin est, faire appel à leur cerveau.
Et les plantes dans tout ça ? Dépourvues de cerveau elles ne peuvent compter que sur leur corps/ADN/instinct, lequel a garanti leur survie depuis des millénaires, de manière très étonnante parfois.
J’ai eu la chance de visiter le « Jardin des senteurs et des épices », à la Réunion, avec un guide (le fils du créateur du lieu – j’ai oublié son nom) passionnant et passionné. Il m’a expliqué plein de trucs dont j’ai oublié la majeure partie, sur la manière dont les plantes luttent pour leur survie, à une échelle-temps qui n’est, de prime abord, pas perceptible à l’être humain.
J’ai ramené quelques photos : vous voyez ces plantes par exemple ? Elles font EXPRES de faire grossir leur fruit de manière à ce que leur branche ploie et que la graine arrive en terre. Elles se reproduisent ainsi, à distance régulière (l’arc de cercle de leur branche).
Et celles-là ? Perchés sur l’arbre ? Ce ne sont pas ses feuilles mais bien des buissons qui vivent en osmose avec l’arbre et dont la graine est apportée par les oiseaux.

Je crois que le nom de cette plante commence par un T... A moins que ce soit un F? C'est une voyelle en tout cas.
Idem pour ce « tueur d’arbre » (la toute petite plante qu’on voit échapper du tronc), apporté lui aussi par un oiseau et qui va grossir jusqu’à détruire le tronc de l’arbre-hôte et prendre sa place.
Je ne vous parle pas des phéromones végétaux, du pollen, de la manière dont les arbres utilisent les insectes pour communiquer ou se reproduire, délimiter des territoires, ou se battre, etc…
Vous l’avez bien compris, je suis une bille en biologie… Ca ne m’empêche pas de comprendre que l’intelligence des plantes et des animaux s’est développée dans un autre domaine que celle de l’humanité. Mais si l’humanité est « bête » au niveau instinctif, qu’elle est incapable de trouver son chemin comme le fond les oiseaux migrateurs, ou de sentir qu’une catastrophe va se produire plusieurs heures à l’avance comme les chats, les chiens ou les éléphants, c’est peut-être quelque chose qu’elle peut développer, en étant plus à l’écoute de son corps et de la nature.

Un bébé -Tueur d'arbres- aussi appelé -Tueurdalarbrus- dans les milieux scientifiques très fermés dont je fais évidemment parti.
Le langage des animaux par exemple, n’a pas été inventé de manière « intelligente » comme l’écriture. Un oiseau qui chante, ne cherche pas à exprimer des idées telles que « j’ai faim », « à table », « Bobonne fais moi à bouffer »… Mais peut-être que s’il est heureux, il chantera une mélodie heureuse, et peut-être qu’en l’écoutant avec le cœur, les autres oiseaux et animaux le comprendront, peu importe les notes.
En conclusion chers lecteurs (je mets le pluriel à lecteur, sait-on jamais), il faut écouter votre cœur !!! Comme vous écoutez le moteur de votre bagnole… (même plus !)
(si vous n’avez pas tout compris et que ça vous fait chier de relire cet article matez donc un épisode des bisounours : la conclusion est la même… Que ça ne vous empêche pas d’y réfléchir quand même
).
Avatar – le film: des messages qui font du bien

- Avatar le film (le dessin animé est aussi très bien :p )
Je sors du ciné et je suis encore tout émotionné ! Décidemment l’année 2010 commence bien pour moi niveau films (l’année 2009 avait mal fini sur “2012“) grâce à l’excellent « Invictus » de l’excellent Clint Eastwood, et aujourd’hui grâce à « Avatar », le film le plus vu au monde désormais… Ce qui m’enchante !
Quand je vais voir des blockbusters américains, c’est automatique, je les juge en fonction de l’impact qu’ils auront sur le public américain, un public naïf (sans trop s’enfoncer dans les généralités), très sensible aux messages véhiculés par les médias.
Avatar, qu’est-ce que c’est ? C’est le contrepied de Rambo ! Que de chemin parcouru en trente ans, et surtout les cinq dernières années !
L’intrigue d’Avatar est peut-être la même que celle de « Braveheart », « The Patriot » ou « Pocahontas » mais ce n’est pas l’important. L’important c’est qu’on y lit que les Américains (et autres bien sûr, mais ceux-là ont peut-être davantage encore besoin d’en prendre conscience) ont été salauds de bousiller les cultures amérindiennes. On y lit que la diplomatie est mieux que la guerre, qu’il faut respecter la nature… Toutes ces informations, entre fusillades et effets spéciaux, parviendront peut-être à pénétrer le cerveaux de jeunes Américains qui boivent les messages des médias comme leurs aïeux buvaient les paroles de Thomas Jefferson ou Benjamin Franklin. Il n’y a bien sûr pas que les Américains qui recevront le message… Et tout ça, ça me plait : j’attends avec impatience que les enfants jouent aux Indiens et aux Cowboys plutôt qu’aux Cowboys et aux Indiens (bon je sais sais qu’ils préfèrent la playstation mais vous avez compris l’idée…).
Pour ce qui est du divertissement qu’apporte le film, on n’aime ou on n’aime pas. Personnellement j’ai aimé : le visage de l’héroïne Na’vi est parfaitement animé, et le metteur en scène s’est vraiment cassé le cul pour coller bout à bout toutes ces scènes d’actions vertigineuses qui restent très cohérentes… Pour preuve, je n’ai relevé que quelques incohérences :
Incohérence numéro 1 : Ce n’est pas à proprement parler une incohérence, mais plutôt une maladresse, celle d’avoir engagé Franck Dubosc pour jouer le rôle du méchant colonel. Malgré sa grosse musculature on le reconnaît aisément… Même dégaine, mêmes clins d’œil.
Incohérence numéro 2 : Lors d’une première confrontation on voit clairement que les vitres des hélicos humains sont pare-balles (et pare-flèches). Plus tard les vitres cèdent pourtant… Est-ce parce qu’il ne s’agit pas du même type d’appareil ? Ca paraît assez saugrenu…
Incohérence numéro 3 : Lorsque l’avatar et l’héroïne Na’vi font l’amour sous les arbres on voit rien, c’est nul.
Incohérence numéro 4 : La gentille marine qui se retourne contre l’armée humaine avec son hélico est équipée de missiles mais se contente de tirer à la mitrailleuse avant de tenter d’éviter les tirs de rockets adverses et, évidemment à force, d’exploser. Bizarre, comme comportement, non ?
Incohérence numéro 5 : A la toute fin, lorsque Franck Dubosc, encore dans sa machine-robot-sur-pieds, tient l’avatar en main (avec sa main gauche) il retire le couteau planté dans sa chaise avec sa main droite… Or, puisque le robot est censé réagir aux mouvements de ses bras, le bras droit du robot devrait suivre la même trajectoire et venir écraser la tête de Francky directement sur son siège… Une fin hilarante, digne de ses meilleurs sketchs ! Mais bizarrement le robot ne réagit pas.
L’autre message qui est véhiculé par le film, pourrait être celui-ci : on peut préférer une vie virtuelle à sa vie réelle… Décidemment, ce film est d’actualité, non ?
L’épisode de l’éléphanteau
width="255" height="191">Toujours extrait d’Indiana Tom, un passage que je pense retirer. En compagnie d’une américaine avec qui il a sympathisé, Thomas, le personnage principal en voyage dans le
Rajasthan croise un éléphanteau sur le bord de la route… C’est une autre occasion pour vous de voir le style de narration (en jaune c’est le personnage principal qui s’exprime). A noter que je
vais devoir retravailler la manière dont Thomas parle en général, toujours trop proche de celle du narrateur omniscient.
Filant au travers des collines, le rickshaw se rapproche rapidement du Palais d’Ambre et du
Fort qui lui est voisin : les deux citadelles se partagent équitablement les sommets alentours et découpent le flanc des montagnes de dentelles de pierre où Thomas et Polly distinguent une
activité fébrile. Leur fascination n’est pas bien longtemps captive de ces immeubleries car, sur le bord de la route, accompagné des deux hommes qui le tiennent en laisse, ils viennent d’apercevoir
un éléphanteau. Ahmed coupe le moteur et à peine le rickshaw s’immobilise-t-il, qu’une trompe aux narines inquisitives s’engouffre à l’intérieur. Thomas la repousse délicatement pour pouvoir
sortir.
« Comme il est mignon cet
éléphanteau ! Comme il est trognon ! Miguignougnou le tout chou à son pépère ! Guili-guili ! »
Polly a sa propre version :
« Hello you ! Oooh look at you ! But look at you ! You are
soooooo (note ascendante) cuuuuuuute (note descendante) ! You’re a big boy, hmm ? Yes, you are a big boy !! »
Polly et Thomas prennent des photos-souvenirs et caressent longuement
l’éléphanteau.
« Dans les plis de sa trompe poussent de
gros poils noirs et piquants un peu comme dans le cou d’un adolescent atteint de puberté. »
Lorsqu’un de ses gardiens lui tire l’oreille, l’éléphanteau fait onduler sa trompe pour
lui donner des allures de serpent : il la remonte entre ses yeux et la replie sur elle-même, comme un cobra charmé par une flûte le ferait avec ses anneaux.
« Polly et moi sommes évidemment
« très enchantés » par cette rencontre. Cependant je nourris deux inquiétudes aux plus profond de mon être. La première est de savoir si cet éléphanteau et les éléphants en général sont
bien traités, ce qu’Ahmed m’assure en me révélant qu’en Inde, s’occuper d’un éléphant est un honneur qu’il faut mériter et que le gouvernement récompense avec générosité. Faire du mal à un
éléphant serait, selon lui, un sacrilège. Peut-être un peu naïvement, je me laisse convaincre par cette explication, à défaut d’en avoir d’autres. Reste cette deuxième inquiétude, plus
intime mais non moins légitime, qui concerne l’appareil génital des éléphants. Quand j’étais gosse, mon père faisait souvent référence à la taille gigantesque de leur membre dont il recommandait
fortement l’usage à quiconque introduisait le ballon dans les buts de l’Olympique de Marseille. J’avais déjà vu des éléphants au zoo mais n’ayant jamais aperçu ce qu’on me décrivait comme
immanquable, j’en étais arrivé à suspecter la trompe de double identité. Jugeant toutefois qu’il était singulier qu’un animal porte son sexe sur la tête, j’avais fini par exprimer mes doutes et
avais demandé à mon père une confirmation que toujours il esquiva, répondant invariablement : « Tu vérifieras par toi-même mon fils ! ».
Je déteste ça. Qu’on me refuse de partager un
savoir pour d’injustifiables raisons m’est absolument insupportable.
Je me rappelle très bien, qu’une fois, en
bagnole, mon père encore, avait refusé, durant tout le trajet, de m’expliquer pourquoi un kilo de plumes était aussi lourd qu’un kilo de plomb comme l’avait incongrûment prétendu ma mère un peu
plus tôt en allant me chercher à la maternelle. Qu’est-ce que ça pouvait bien lui coûter de me répondre bordel !? Au lieu de me donner satisfaction il s’était contenté de dire :
« Tu vois Thomas, tu comprends vite, mais il faut t’expliquer longtemps. » Ces compliments n’adoucissaient pas ma rancœur, un peu plus renforcée à chaque fois que je lui posais la
question « Pourquoi ? » à laquelle il répliquait invariablement :
- La question « Pourquoi ? »
est une question métaphysique, donc stupide à laquelle je refuse de répondre.
- Mais pourquoi papa ??
insistais-je.
Là, généralement, comme pour me narguer, il
ricanait, puis partait s’occuper ailleurs où je le suivais en répétant « Pourquoi ? » jusqu’à ce que j’obtienne finalement de lui un « Tu m’emmerdes Thomas, fous-moi la
paix. » qui marquait irrémédiablement la fin de notre conversation. Je dois dire que parfois c’était mieux qu’il ne réponde pas. Je regrette par exemple qu’il l’ai fait quand, en C.E.2,
j’étais rentré de l’école avec un devoir de français sur les surnoms puisque, à l’instar de mes camarades, Madame Monet m’avait chargé de répertorier ceux de Jean-Pierre Papin, LE joueur de foot
français de l’époque. J’avais alors demandé de l’aide à mon père qui m’avait répondu tout en allumant un havane dans le fauteuil qui lui était réservé, en face de la télévision :
« C’est vrai qu’on l’appelle
« J.P.P. », mais ça c’est un surnom que lui donnent ses supporters Thomas. »
Ayant décapité son cigare il en avait fait
tourner l’extrémité dans la flamme d’une grande allumette dont la longueur était prévue à cet effet et avait ajouté « Mais crois-moi, ses vrais amis, eux , l’appellent tous
« Jean-Pierre Tapin » avant de presser le bouton de la télécommande et de conclure « Bon maintenant fous-moi la paix, le match a commencé. » Lorsque, le lendemain, Mme
Monet m’avait questionné à l’oral, elle avait pouffé de surprise en entendant ma réponse, et s’était penchée vers moi pour me demander avec inquiétude, mais tact, qui m’avait raconté ça.
« C’est mon papa ! » avais-je fièrement répondu, tout heureux d’avoir déniché ce surnom qu’aucun de mes camarades, pourtant tous fans de foot, n’avait jamais entendu.
Mais je m’égare. Je ne nourris pas
d’obsession particulière sur le sexe des éléphants. Simplement, quand il m’arrive de croiser l’énorme créature, je repense parfois à ma frustration d’enfant et j’essaye éventuellement
d’apercevoir sa bite, ce à quoi je ne suis jamais parvenu… A moins que leur trompe… »
INDIANA Tom: Chapitre 1er (exclusivité mondiale)
En exclusivité intersidérale, et pour que vous puissiez vous faire une meilleure
idée encore du projet sur lequel je travaille, Mesdemoiselles, Mesdames, Messieurs, je vous livre ici le premier chapitre (temporaire) d’INDIANA Tom, mon premier roman, si tout se passe bien.
J’espère que ça vous aider également à comprendre ce à quoi je faisais allusion quand je parlais de “narration alternée“.
Aujourd’hui j’attaque le chapitre 17, je pense avoir fait le plus dur, bonne lecture et, comme d’habitude, n’hésitez pas à laisser vos
commentaires!
février 2006
Une valise à roulettes cassées, un grand sac à dos, deux cartables et un énorme sac
poubelle où il a entassé tout ce qu’il peut pour éviter de payer la taxe sur l’excédent de poids à l’aéroport : Thomas a emporté des habits propres ayant surclassé ses jeans et t-shirts de douze
ans d’âge, un costume et une cravate avec le nœud déjà fait, sa trousse de toilette remplie de médocs achetés par une mère inquiète, son ordinateur portable et de gros bouquins, dont le
lourdissime « Mahabarata » qu’il maudit en traînant difficilement le dernier de ses baluchons. Songeait-il alors que ce sacrilège lui vaudrait le courroux
des Dieux ?
« Tant pis : advienne que pourra ! »
Sans s’attarder davantage, il grimpe dans un avion affrété par Jet Airways, ou ce
qu’il y a de plus moderne en termes de compagnies aériennes indiennes : les sièges sont un peu étroits, mais le personnel agréable et les films sur commande. Le vol durera moins longtemps que
celui qu’il avait pris naguère pour les Etats-Unis mais la destination est autrement plus exotique, d’autant qu’il est incapable de se la représenter.
Tandis que les réacteurs avalent les kilomètres, Thomas ressasse les différents
témoignages collectés avant son départ : l’Inde, mais comment c’est ?
« Oh c’est magnifique ! Tu vas vraiment te plaire là-bas ! C’est
vraiment-vraiment beau et tout le monde est si gentil ! Oh et puis tu vas faire du rickshaw c’est vraiment bien ! »
Comme ça me paraissait un peu confus j’ai demandé à Mme Husson, ma prof de
« hindi et civilisation indienne », de bien vouloir approfondir.
« Ah c’est difficile ! Je peux pas te dire, c’est tellement magique comme pays !
Ce qui est sûr c’est qu’on n’y reste pas indifférent. Mais tu vas aimer tu vas voir ! Oh, comme tu as de la chance ! » répondit-elle en trépignant d’excitation, ce qui fit sonner les miroirs
en plastique cousus à sa robe et les petites perles de ses colliers bruns.
« L’Inde ? C’est dur. »
Chantal aspira une grande bouffée de tabac en tirant sur sa cigarette, ce qui fit
lentement remonter l’extrémité intérieure de ses sourcils jusqu’au milieu de son front. La mère de Sophie, ma meilleure pote, elle fait toujours ça quand elle répond à nos
questions.
- Tu pars combien de temps ? Six mois ? demanda-t-elle en recrachant la
fumée. Six mois c’est dur. Tu as déjà voyagé dans un pays du sud ?
- Non. Mais pourquoi c’est si dur ?
- Mais parce que, sa voix passa soudainement du grave à l’aigu, les gens vivent
dans une misère totale là-bas, totale !
- Euh… C’est-à-dire ?
- Et bien c’est-à-dire que tu vois tous ces petits gosses qui jouent tout nus dans le
caniveau, les lépreux (oui, des lépreux !) qui viennent s’accrocher à toi pour te demander de l’argent, et puis juste à coté il y a ces grands hôtels où se rendent les riches Indiens en
enjambant parfois les corps dénudés des mourants qui gisent sur le trottoir… Dans l’indifférence la plus totale ! Ah non, moi ça me fout le cafard, c’est vraiment très dur.
- Tu y es allée souvent ?
- Jamais, mais Sylvain m’a raconté.
- Ah ! C’est toi qui pars en Inde bientôt ? La prof m’a prévenu, y a pas de
‘blème, assis toi. Qu’est-ce que tu voulais savoir ?
- Merci. Eh bien… Rien de particulier, je cherche seulement à me faire une idée avant
le départ.
- Alors en Inde y a un mot que tu dois savoir…
Son fauteuil à roulettes glissa jusqu’au bureau, elle piqua un stylo à son voisin en
rigolant (l’ambiance était plutôt détendue dans le bureau de l’institut de géographie de la fac de lettres) et sur un post-it elle écrivit « CHALE ! ».
“Ca veut dire « Casse-toi ! » tu vas t’en servir sans arrêt. Faut que tu saches
qu’en Inde, des Indiens, y en a partout, même quand tu les vois pas. Je me rappelle une fois au Kerala, je m’étais cachée derrière un buisson pour mouler un bronze et là, qui je vois qui
m’observe planqué dans les fourrés ? Un Indien, tranquille, qui se faisait plaise à me mater. Je te préviens au cas où. A part ça tu vas voir, les Indiens, ils prennent leur temps. Ah ça,
ils sont cools les Indiens ! Chaque jour a sa tâche mais pas plus : ils vont dou-ce-ment. Y a aussi un truc qui est sûr c’est que tu vas chopper la chiasse, ça c’est certain, personne n’en
réchappe. Alors bien entendu, bois pas l’eau du robinet… Putain ! Ca me rappelle une fois, j’étais vraiment limite : je suis sortie du bus comme une fusée, zooouuuuuuu ! J’ai poussé
tout le monde dans la queue pour les toilettes ! Ah non mais j’aurais tué hein, j’aurais tué !!”
- Bon ben Tom, bon voyage !
- Merci pour tout So ! Donc c’est bon t’es sûre que ça te dérange pas de t’occuper de
Lebowski (le chat du voisin que je suspecte de malnutrition) ?
- J’irai pas jusqu’à dire que ça me fait plaisiiir, dit-elle en faisant siffler la
salive sur le coin de ses lèvres et tout en relâchant son étreinte, mais bon, je fais ça pour toi hein ! Tu donnes des nouvelles, tu nous reviens entier ! Sylvain, mon frère, il y a passé trois
mois et il a fait une dépression qui en a duré six à son retour.
- Sérieux ?!
- Oui, il vomissait à la simple vue d’un supermarché. Mais bon, lui était infirmier
dans une ONG humanitaire au Cachemire, pas stagiaire à l’ambassade de France ! Non mais t’inquiète pas, tu vas voir, tout va bien se passer.
***
La tête appuyée contre le hublot, Thomas met ses heures de vol à profit pour lire un
bout du « Mahabarata ». Il s’agit d’un texte sacré de l’hindouisme, une sorte d’Iliade indienne racontant les déboires de deux familles ennemies tout en posant des dogmes religieux. Le
récit est si long que quiconque en achève la lecture dans sa version originale est promis à la libération, au Nirvana, au paradis final.
« Ça s’est de l’argument marketing ! »
L’écran vidéo incrusté dans le siège de devant tire Thomas de sa lecture. Il s’y joue
des « bollywoods » dont l’histoire, toujours la même, est celle de deux amoureux et des obstacles qu’ils finissent par surmonter au bout de cent quatre vingt minutes de danses
traditionnelles et de chansons.
« Je pourrais appuyer sur pause à n’importe quel moment et figer l’action sur une
image semblable aux immondes posters bariolés de ma sœur. Beurk. Je préfère de loin piquer un somme. »
Pour s’endormir, Thomas révise ses leçons de hindi : efficacité garantie. Ses
rêves l’emmènent quelques mois en arrière, lorsqu’il avait consenti à intégrer le « Master de Négociation Internationale » de la faculté de lettres, faute de mieux. Il s’y était pris
tard pour les inscriptions et s’était accommodé de la seule option encore disponible : « spécialité : aire indienne ». S’étaient ensuivies des semaines de cours
magistraux et autres travaux dirigés lors desquels il avait appris que les « Indiens » ne sont pas tous des « hindous », qu’il existe en Inde un système de castes divisant la
société en strates héréditaires, que le Taj Mahal n’est pas un palais mais un tombeau, que New Delhi est la capitale de l’Inde et qu’elle est accolée à Delhi-tout-court…
« Pour l’hindouisme, je savais déjà que les vaches sont sacrées et qu’elles se
promènent librement dans les rues, mais rien sur le « Brahman », la force universelle dont nous faisons tous partie, et le « Samsara », le cycle infini des réincarnations dont
le « Nirvana » est la porte de sortie… »
Cette formation achevée, il manquait à Thomas un stage pour valider son diplôme :
c’est alors que le Ministère des Affaire Etrangères se manifesta, répondant positivement à la candidature hasardeuse de Monsieur Thomas Rougon dont il avait un besoin urgent à l’ambassade de
France en Inde, dans le cadre de la préparation de la visite officielle de Monsieur le Président de la République française.
***
Quand Thomas débarque à l’aéroport de Bombay, il a l’estomac gonflé d’un cocktail
confus d’appréhensions et d’excitations que remue une grande cuillère de curiosité. Tout bien considéré, c’est la première fois qu’il voyage vraiment seul… En Inde, et dans l’énigmatique objectif
« d’accueillir le Président de la République », en plus… Mais Thomas est résolu, il est prêt à en découdre depuis des mois. Il a le sentiment qu’il va gagner ses galons d’aventurier
avec ce voyage, voire de héros national si son stage se passe bien. A quand sa première épreuve ?
« C’est quand l’hôtesse d’accueil m’annonce que mes billets n’autorisent pas le
transit pour Delhi… Une autre hôtesse m’a retiré le bon billet lors de mon étape à Londres ! Je suis à deux doigts d’exploser. Bref, je rachète un billet alors que mes bagages, eux,
continuent de voyager sans moi grâce à celui que j’ai « égaré » (selon la qualification officielle, mais je soupçonne une arnaque organisée). »
Parfois le papier est plus fort que la logique. A peine Thomas a-t-il son nouveau
billet en main que l’hôtesse d’accueil, dénuée de toute empathie, lui annonce que l’avion décolle dans quelques minutes de l’aéroport national, « the other one » donc, où elle doute qu’il
puisse se rendre à temps.
« Etrangler quelqu’un prend deux à trois minutes… Je n’en ai plus une
seule. »
Flanqué d’un pousseur de chariot qu’il n’a pas sollicité et dont l’insistance est
aussi lourde que la charge, Thomas court d’une extrémité de l’aéroport à l’autre en passant par les étapes « changer de devise », « acheter le ticket prépayé du taxi »,
« trouver le taxi ».
Une fois installé dans le taxi dont l’immatriculation correspond à son ticket prépayé,
et tout en reprenant son souffle perdu lors de sa course folle, Thomas accède à ce qu’il estime être un niveau raisonnable de sérénité bouddhique : le chauffeur, appuyé contre sa voiture,
les yeux mi-clos comme au sortir du réveil, analyse longuement le papier que son passager lui tend et sur lequel est inscrit la destination vers laquelle il souhaite se rendre DE TOUTE
URGENCE.
« Ayant accepté l’idée que je vais rater l’avion, un rire nerveux de désespoir me
monte aux lèvres : on m’a tellement prévenu de m’attendre à ce genre de difficultés que je me trouve naïf d’avoir été si pressé. »
Le chauffeur se laisse le temps de la réflexion, puis, en traînant les pieds, s’en va
trouver un groupe de ses collègues qui discute à deux places de parking, vraisemblablement pour leur demander la direction. C’est le groupe entier qui revient vers la voiture. Ils bavardent en
hindi, Thomas est capable d’identifier la langue sans la comprendre. Plus loin, un bonhomme se promène à pas contenus, il est hélé par l’assemblée de ces gentils accompagnateurs. Le bonhomme les
rejoint pour échanger quelques blagues, et à la grande surprise de Thomas, s’installe finalement à la place du conducteur.
Alors qu’ils commencent leur course au ralenti dans le taxi jaune, noir et vert dont
c’est miracle que les portes aient survécu au démarrage, Thomas regarde autour de lui : des vieillards à la peau mâte et burinée, fournis de barbes blanches dont les plus longues
touffes leur descendent aux genoux sont allongés en désordre sur les trottoirs, à l’ombre des arbres. Le matin n’est guère avancé mais il fait déjà très chaud, et
Thomas a écrasé avec inquiétude son premier moustique à la sortie de l’avion, sur le tarmac, évitant de justesse la contamination au paludisme.
« La conduite de mon chauffeur est ce qu’il y a de plus brut, de plus pur. Le
code de la route s’écrit sous mes yeux : à l’encre klaxonne. D’ailleurs c’est simple, il n’y a même pas de signalisation ! Les conducteurs klaxonnent quand ils démarrent, quand ils
freinent, quand ils s’arrêtent… Souvent par mégarde ou lorsqu’ils ouvrent leur fenêtre… Ou encore quand ils sont contents, ou tristes. Peut-être aussi par inquiétude lorsqu’ils veulent vérifier
que leur klaxon fonctionne toujours ? »
Bref, ils klaxonnent tout le temps, et les piétons intrépides qui traversent la route
s’en remettent à l’ouïe plutôt qu’à d’autres. Parfois ils ne s’en sortent qu’au centimètre près mais toujours sans inquiétude, comme s’il était inenvisageable qu’un véhicule les
percutât.
« Nous traversons des bidonvilles. Les gens y ont l’air heureux (en particulier
les enfants) quoiqu’évidemment pauvres. Ils vont pieds nus ou mal habillés mais il fait chaud, beau, certains jouent à des jeux de société, d’autres font la sieste… A aucun moment je ne me
surprends à les plaindre, non, vraiment pas.
Par ailleurs je me suis fait à l’idée que je vais rater mon avion et, après tout, je
suis en Inde : doubler des ânes décharnés à un carrefour m’offre trop à rêver pour que je me soucie de quoi que ce soit d’autre. »
De temps en temps, le chauffeur de Thomas tourne la tête en le regardant d’un œil
malin et en souriant de toutes ses dents, qu’il a marron. Le jeune homme échange alors avec lui quelques mots en anglo-hindi, quelques. Aux feux rouges, il observe avec avidité les vieilles
voitures remplies à exploser, les hommes en costard-cravate à l’arrière de motos datant de l’avant guerre et les piétons nus pieds. Il y a de tout pour satisfaire sa soif de différences et de
nouveautés…
« Même des miracles : je n’ai pas raté l’avion ! »
***
Thomas passe les portes automatiques du « Domestic Airport » de Delhi quelques heures
plus tard. Madhu, un Indien d’une trentaine d’années auquel une fine moustache n’enlève pas ses airs d’enfant, l’attend avec une pancarte au milieu d’une foule compacte d’autochtones que des
barrières métalliques retiennent précautionneusement à quelques mètres de la sortie. Il accueille Thomas d’un grand « Bonjour ! » en sautant de la barrière sur laquelle il est perché et
l’invite, en anglais cette fois, à monter dans une luxueuse 4×4 tout en tripotant son portable dernière génération.
« Madhu est très sympa, nous tchatchons. Il travaille avec l’ambassade depuis
quelques années, et il m’apparaît comme quelqu’un de particulièrement malin. En outre il me prévient, qu’en Inde, une demande en mariage est le meilleur moyen d’arriver à ses fins avec une fille,
même si on est déjà marié. Je lui demande si la polygamie est autorisée ? Il me répond en souriant que non, mais que la ruse fonctionne. »
Thomas prend également son temps pour observer la nouvelle faune de conducteurs qui
les entoure. Elle est très différente de celle de Bombay, et majoritairement composée de voitures modèle « Ambassadeur » et de rickshaws.
« Des sortes de mobylettes à trois roues sur le châssis desquelles sont aménagés
de petits abris de tôle et de toile légalement capables d’accueillir jusqu’à trois personnes en plus du conducteur et, en pratique, capables d’en accueillir le double. »
De la voiture de devant qui roule au ralenti, comme toutes les autres d’ailleurs, un
jet de vomi vient éclabousser le trottoir, dans l’anonymat du bruit ininterrompu des klaxons… A la droite de Thomas, sur le siège du conducteur, Madhu se masque aussitôt les
yeux.
« Un sujet récurent de mes lectures sur l’Inde était celui des castes : des
divisions sociales dont les commandements, stricts, sont décrits comme omniprésents et extrêmes, allant parfois jusqu`à condamner l’individu qui mêlerait son ombre à celle de son voisin, pour peu
qu’il appartienne à une caste différente de la sienne. Et je m’interroge : la vue du vomi issu de la bouche d’un membre d’une caste inférieure risque-t-elle de salir l’âme de mon hindou de
chauffeur ? A quelle inquiétude spirituelle le spectacle du dégueuli routier auquel nous venons d’assister le met-il donc en proie ? »
Madhu a tôt fait de dissiper ces doutes :
« Yuk ! It’s disgusting ! I dont wont to see zat or I am
going to vomit az well ! »
***
Madhu et Thomas arrivent finalement dans un quartier surpeuplé de chiens errants,
comme tous les autres quartiers, Thomas va le découvrir bientôt. A sa grande excitation, ils croisent une vache efflanquée qui balance mollement ses hanches osseuses sur un trottoir, entre
deux poubelles où elle espère trouver sa pitance.
« Comme sur les images de mon livre de hindi ! Mais les poubelles rendent
mieux en aquarelle… »
Dans un immeuble gris, donnant sur une ruelle sale, mais dont les murs sont couverts
de guirlandes d’œillets, Thomas est accueilli par Laurent, attaché à la mission militaire de l’ambassade de France, tandis que Madhu prend congé de lui d’un officiel « Goodbye Mister
Thomas ».
L’intérieur de l’appartement que lui fait découvrir Laurent parait digne d’un palais :
sol de marbre, lits hauts et à baldaquins, salon avec mini-sofas à même le sol. Dans les toilettes, le jet d’eau est incorporé à la cuvette.
« Une sorte de chiotte-bidet en somme, que j’ignorerais s’il ne manquait du
papier. A part ça, Laurent est un bonhomme d’une extrême gentillesse. De prime abord j’ai été surpris de l’entendre parler français car ses origines tamoules me l’ont fait passer pour un Indien.
C’est parce que ses amis lui ont demandé de louer leur appartement en leur absence qu’il m’y reçoit, le temps que je sache où m’établir de manière définitive. Il m’offre une rapide visite du
quartier dont les trucs qui sont pas pareils que chez moi abondent à chaque coin de rue mais me surprennent sans me choquer : pas de cadavres ni de lépreux en vue. Nous parlons de sa mission
du moment, une étude au sujet des « think-tank », c’est-à-dire des conférences de spécialistes et d’experts dans des domaines divers et variés dont le gouvernement indien semble attendre
beaucoup ; mais aussi de son projet d’import d’ouvre-bouteilles « fashion », dont il attend beaucoup lui-même compte tenu du développement rapide de l’économie du pays :
« Avec l’émergence d’une classe moyenne en Inde et l’accès aux alcools… Crois-moi, c’est là dedans qu’il faut investir », martèle-t-il.
Puis Laurent s’en retourne vers sa petite famille avant de prévenir : « La
femme de ménage viendra te préparer le petit déjeuner demain matin. »
Finalement statique, couché dans un lit qu’il ne connaît pas, dans une chambre
traversée de bruits qu’il ne connaît pas, un peu comme une balle lancée très loin qui s’arrête enfin de rebondir, Thomas songe qu’il arrivera bientôt au début de son voyage. Il lui reste encore à
rouler toute une nuit de sommeil pour pouvoir découvrir, à l’aube, à quoi ressembleront plus ou moins les six prochains mois de sa vie.
Ce connard de Tintin au Congo
Tintin le con
On a souvent tendance à dénigrer Toto qui n’a rien d’autre à se reprocher que quelques mauvaises blagues et on oublie ce connard de Tintin, son cousin sanguinaire (voyez la ressemblance des prénoms et leur ressemblance physique : zéro plus zéro égale aussi la tête à Tintin).
Je viens de relire « Tintin au Congo » et j’ai des comptes à régler.
C’est de tomber par hasard sur un article à son sujet qui m’a incité à sortir cette merde de ma bibliothèque. L’article traitait du débat autour du racisme et du pro-colonialisme apparent dans l’œuvre. Elle omettait d’évoquer le bilan monstrueux des animaux maltraités par le petit reporter, sans origine, sans famille, sans sexualité, sans caractère, sans rien que sa vacuité, sa houppette et son chien.
Meurtres perpétrés par Tintin au cours de son expédition au Congo :
- Quinze antilopes (Tintin les cartonne en série en pensant que c’est toujours la même qui revient. De ce massacre il ne récupérera qu’un seul corps, pour le manger).
- Un singe (Tintin le flingue sans remord pour récupérer sa peau et tromper la vigilance d’un autre singe).
- Un serpent (Tintin tire dessus à bout portant).
- Quatre crocodiles (ce n’est pas Tintin qui les tuent mais un missionnaire venu le sauver. Ca reste de sa faute néanmoins).
- Un Boa (Tintin lui donne à manger sa propre queue… Quelle horreur !).
- Un éléphant (alors là rendons justice à Hergé tout de même qui a bien compris que son héros était un loser : Tintin ne parvient pas à tuer l’éléphant et c’est un singe, récupérant le fusil que le reporter a lâchement abandonné, qui s’acquitte de cette triste tâche. Tintin laisse ensuite la carcasse de l’éléphant pour ne récupérer que les défenses… No comment).
- Un homme (le méchant, que Tintin pousse dans un ravin).
- Une girafe (dont Tintin se fait un costume, pareil qu’avec le singe).
- Un rhinocéros (alors là c’est le comble : voyant que ses balles ricochent sur sa peau, Tintin y perce un trou dans lequel il incruste un bâton de dynamite pour faire exploser la pauvre bête).
- Un buffle (Tintin le tue à coup de pierre).
Animaux ayant subi des maltraitances :
- Un requin (Tintin lui donne à manger sa chaussure et une bouée au début de l’histoire alors que ça aurait arrangé tout le monde qu’il se laisse bouffer).
- Un crocodile (Tintin tire dessus puis lui met sa carabine dans la bouche).
- Un singe (Tintin le frappe d’un coup de pied à la mâchoire).
- Un lion (Milou lui arrache la queue, Tintin n’ayant pas été fichu de l’abattre avec son fusil… Puis Tintin emmène le lion en esclavage).
- Un léopard (Tintin lui donne une éponge à manger et le force à boire pour que son estomac explose avant de lui mettre un coup de pied dans les testicules).
- Un hippopotame (sur lequel Tintin chute depuis la falaise pour amortir l’impact. On voit clairement, à l’expression de l’animal, que le reporter lui a probablement brisé les reins).
- Encore un léopard (que Tintin asperge d’eau gazeuse, directement dans les yeux, avant d’épouvanter le pauvre animal avec sa propre image).
- Deux arbres à caoutchouc (dont Tintin déchire l’écorce sans aucun remord).
- Enfin, Milou : le chien réac et prétentieux qui se complait à le suivre dans ses aventures en prend plein la tronche lui aussi, mais à la limite c’est bien fait pour sa gueule.
Bilan du voyage de Tintin au Congo :
27 morts 10 blessés
Mieux que la plupart des attentats terroristes. Et je ne m’étends pas (tout le monde l’a déjà fait) sur la supériorité de l’homme blanc sur l’homme noir, constamment mise en avant au fil du récit.
Pas étonnant qu’avec des lectures pareilles, nos ancêtres de la génération 46-50 soient devenus complètement cons, au point de pourrir la planète et l’avenir de leurs descendants.
L’épisode du raciste
Encore un passage que je
retire car il ne sert pas directement l’histoire…
La soirée « French-in-India » portait vraiment mal son
nom : autour de moi des Suisses, des Allemands… Je savoure une bouffée de houka à l’orange quand l’un d’entre eux me pose cette question, abrupte : « Et vous en France, c’est avec
les Algériens que vous avez des problèmes, c’est ça ? » J’ouvre de grands yeux étonnés et lui réponds avec calme que nous
n’avons pas de problèmes avec les Algériens, puisque la plupart d’entre eux vivent en Algérie, de l’autre côté de la Méditerranée, mais que les délinquants auquel il était manifestement fait
référence sont Français, quelle que soit l’origine de leur grand-père.
« Je sais bien, » rétorque-t-il, « mais ce sont des Algériens, moi ma copine est Française et si elle se fait attaquer je vais pas dire qu’elle s’est fait attaquer par des
Français ! »
Je ne comprends pas l’intérêt qu’il y a à utiliser pour des délinquants, un qualificatif inaproprié. Je lui répète que ce qu’il raconte n’a aucun sens puisque les gens dont il parle sont Français,
mais…
– C’est débile ce que tu dis, continue-t-il avec cette même finesse dont il avait fait preuve jusqu’à présent, si tu dis, « je me suis fait attaquer par des Français » personne ne va
comprendre de qui tu parles !
- Et c’est bien pour ça, réponds-je, que je dirais plutôt que j’ai été
« attaqué par des voyous» qui est le qualificatif approprié à ce genre de personnes. Les appeler « Algériens » c’est tout d’abord faux car ils ne le sont pas, c’est ensuite ramener
le problème à une nationalité ou une origine ethnique qui n’en est pas la source.
- Tu dis que ça n’en est pas la source mais c’est bien parce que dans
leur culture, l’image de la femme est dénigrée que les Algériens se comportent comme ça envers elle.
J’essaie alors de lui expliquer que les viols, les meurtres et les
coups de couteau ont toujours existé et que la vraie culture des voyous dont il parle n’a rien à voir avec la culture algérienne mais avec celle de la rue, du béton de cités fortifiées dans
lesquelles la France a parqué une partie de sa population et que peu s’accordent à qualifier de « propres à un épanouissement complet ». Pour en finir, j’ajoute encore que la France,
contrairement à l’Allemagne, n’est pas, historiquement, un peuple de sang, mais un peuple d’idées qu’on pouvait rejoindre volontairement, et que c’était la raison pour laquelle l’Allemagne,
appliquait traditionnellement le droit du sang au don de sa nationalité, et la France celui du sol.
Il se tait enfin quand l’assistance se décide à corroborer mes dires et je lui tends le narguilé.
Ce mec n’est pas raciste. C’est juste comme la majorité des gens, quelqu’un qui n’a pas beaucoup réfléchi à des problèmes qu’il se plait hélas à commenter.
Des racistes en vérité, je
n’en ai pas rencontré beaucoup. Ce qu’on appelle à tort et à travers « racisme » c’est de la xénophobie. Il ne s’agit pas d’une théorie complexe et dangereuse sur l’évolution des espèces
mais d’un réflexe animal de protection et de crainte vis-à-vis de ce qui est nouveau ou étranger. L’antidote est donc très simple, il suffit de s’habituer pour faire de l’inconnu quelque chose de
connu. ça demande juste un peu de temps, patience et conversations font mieux que force ni que rage à ce propos.
Le reste de la soirée s’est écoulé doucement de ma mémoire au moment où le joint a remplacé le narguilé.
Comment écrire une nouvelle? Le secret du squelette
Souvent, quand je marche dans la rue, les gens m’arrêtent pour me dire : « Mais Nabolo, Nabolo… Bon sang comment faites-vous pour écrire de si jolies nouvelles ?!? Quel est le secret ????? Oh donnez-moi votre secret, mon héros, mon dieu, mon… » Bref, je m’arrête là, en entendant le plissement de sourcil des moins crédules d’entre vous… Mais je vais néanmoins répondre à la question.
Personnellement, pour écrire, comme pour dessiner, je travaille à partir d’un squelette.
Qu’est-ce qu’un squelette ? Comment le constituer ? C’est ce que vous découvrirez en lisant la prochaine phrase. Le squelette c’est l’architecture de votre histoire, sur laquelle vous allez poser le récit, il est constitué de trois osselets fondamentaux : une situation de départ, un événement perturbateur, une fin.
Avant de songer à écrire une nouvelle (ou un texte plus long), il vous faut une idée qui corresponde à l’un de ces trois osselets.
- Ce squelette n’a l’air de rien vu comme ça mais c’est en fait un futur guerrier superbement dessiné. Une fois les bases posées il n’y a plus qu’à rajouter la chair dessus, les habits mais on le dessinateur sait déjà avec certitude la position que son personnage prendra dans l’espace… pour un auteur c’est pareil.
Exemple : vous avez envie de raconter l’histoire d’un marin qui devient super fort lorsqu’il mange des épinards… c’est une situation de départ.
Vous avez envie de raconter le naufrage d’un gros bateau qui a heurté un iceberg et les changements que ça implique pour les passagers… c’est un évènement perturbateur.
Vous avez envie de raconter qu’un couple vit heureux jusqu’à la fin des temps et qu’il a beaucoup d’enfants (original) c’est une situation de fin.
Bref, préalablement à votre écriture, vous avez une idée, suffisamment originale, pour que vous pensiez qu’elle vaille la peine d’être servie par une histoire, et cette idée correspond à l’un des trois osselets.
Une fois que vous avez le premier des trois osselets, il vous reste à trouver les deux autres, de manière à ce qu’ils s’emboîtent au mieux… et une fois que vous avez les trois, une grosse partie du travail est déjà fait. Vous êtes dores et déjà en mesure d’estimer l’intérêt que peut avoir votre histoire : il sera rehaussé ou amoindri par votre talent d’écriture mais une histoire de Toto, même écrite par Proust, reste une histoire de Toto.
- Eh voilà! Le squelette a été recouvert d’effets spéciaux, mais ça n’en demeure pas moins une évolution du premier dessin… Bon il se trouve qu’en l’occurence les deux dessins n’ont rien à voir c’était juste pour illustrer l’article (je m’en suis pas trop mal sorti, non?)
Pour la suite donc, une fois le squelette posé (la situation de départ, l’événement perturbateur et la fin choisis) il ne vous reste plus qu’à relier vos osselets, et expliquer comme on arrive de l’un à l’autre puis à l’autre. C’est comme dessiner un fémur au départ et un trait en guise de tronc, vous avez une vague idée de ce qui peut se passer et vous allez développer cette idée jusqu’à la rédiger : couvrir le fémur et le tronc d’organes, de muscles, de chair et d’autobronzant. Cette opération, quoique fastidieuse puisque la chair constituera (sans doute) l’essentiel du texte, l’est beaucoup moins que si vous vous passiez du squelette… Sans squelette vous prenez le risque de coucher sur papier un tas de bonnes choses pour vous apercevoir ensuite que vous avez traité plusieurs idées à la fois, que vous avez par exemple deux bons évènements perturbateurs mais pas de fin, etc.
De plus il est beaucoup plus reposant de se laisser porter entre deux osselets plutôt que d’être dans la recherche permanente d’une suite, d’avancer tout en cherchant où l’on va.

